Synopsis

 

«  Méfie toi de la parole, même l’ordinateur parle », voilà ce que tu me chantait à l’oreille tous les jours papa et maintenant tu ne t’en souviens plus. Tu ne sais même plus dire une phrase correcte ni nommer les choses ni s’exprimer. Le ténor du barreau que je connaissais s’est délivré de tout scrupule de la justice.  Le berger des lois que je contestais n’a plus le goût de l’autorité. Tu as changé papa. Tu as beaucoup changé. Moi aussi, le poète raté que tu n’a jamais encouragé. Ta mémoire s’est déchargée pour saturer la mienne. Alzheimer, quelle épreuve pour moi et quelle chute papa ! Jamais je l’aurai imaginer. Enfin personne n’aurai pu l’imaginer. Mais maintenant j’ai compris papa, j’ai compris que nul n’est indispensable et qu’il faut plutôt se méfier des évidences.. »

Mot de l’auteur metteur en scène

Une personne sans mémoire est une inconnue  incapable de reconnaître son visage dans un miroir . La mémoire est pour un peuple ce que c’est l’histoire pour un livre. Sans mémoire, l’humanité n’aura aucun espoir.

 

C’est un privilège de monter Mémoire en retraite au sein de la prestigieuse institution du Théâtre National de Tunisie. Un privilège que je dois à Mohamed Driss et qui s’inscrit dans tout un processus de promotion de l’auteur dramatique suivant un mouvement d’allers-retours entre écriture et pratique avec les acteurs. Il s’agit d’une démarche plutôt que d’une simple pièce. Où l’on favorise le qualitatif sur le quantitatif. Où l’on soutient la singularité d’un univers. Une chose qui est rarement possible dans les sociétés de production où le souci commercial l’emporte la plupart du temps sur le souci de la création.

 

 

Entre souvenirs et amnésie, Mémoire en retraite est un spectacle qui ne raconte pas, il évoque. Dans la vie, tout part parfois dans tous les sens. Tout n’est pas linéaire. La narration dans cette pièce aussi. Il s’agit de décrypter une relation père-fils dans une situation qui peut partir en vrilles, être court-circuitée, se gonfler de bouffées délirantes à cause de l’Alzheimer. Il s’agit d’une invention verbale inspirée du dérèglement de la langue et des idées chez le malade d’Alzheimer. La narration se fera par fragment comme une tentative de stimulation d’une mémoire endommagée. Les échanges sont tissés dans les fils de subtilité et de distanciation nécessaires pour donner à voire la fragilité des personnages confrontés à un destin qui se construit, qu’ils ont à construire. Une façon de raconter l’humain et sa capacité à penser, à se penser dans le collectif.

Notre parti pris est de jouer avec l’ID des mots et l’ADN des prononciations. De diagnostiquer les maladies et déformations possibles du langage. Il s’agit également de s’interroger sur les autres façons de communication lorsqu’on perd la parole ; particularité de l’homme et du théâtre.

C’est dire par là qu’il est temps de revaloriser la parole et les mots dans un monde de logorrhées discursives de tous genre : médiatique, politique, publicitaire…

En outre, interroger le mot comme vérité, comme unité. Et remettre en question la parole comme sentiment dans une relation filiale troublée par la maladie.
La parole qui se prolonge au-delà de ce qui est dit et pose le silence comme seule retenue avant la vérité. Travailler sur la difficulté de dire. L’impératif de sincérité. Trouver le mot, celui qui convient et ne trahit pas. Ne pas déborder. Ou paradoxalement parler trop pour ne pas trop en dire. Savoir où les mots vont, jusqu’où ils vont. Conclusion : La parole est duelle : elle rassemble et sépare à la fois.

 

Et nous tenons à préciser que nous avons fait le choix  de se servir de la maladie d’Alzheimer comme un prétexte pour raconter une histoire et non pas de faire une histoire autour de la maladie d’Alzheimer. En effet, nous voulons nous interroger sur la situation d’un poète raté ou un intellectuel marginalisé, tout dépend du point de vue d’où on se place, face à l’autorité malade incarnée dans le personnage du père, un self made man, qui s’est construit grâce à sa persévérance et sa détermination une carrière brillante au barreau avant d’être terrassé par la maladie. Une maladie pas comme les autres. Une maladie d’une évolution lente mais certaine. Au début, le malade d’Alzheimer est atteint de troubles de la mémoire qui consistent essentiellement dans l’incapacité d’enregistrer les faits récents. Très vite, il perd les notions de temps et d’espace, peine à s’exprimer et ses phrases deviennent incohérentes. Progressivement, le déficit s’accentue et sa relation au monde devient complètement altérée. Les troubles s’étendent aux déplacements, à l’autonomie, aux gestes de la vie courante. Jusqu’au jour où il peut oublier l’action qui nous parait la plus naturelle et la plus évidente, celle de respirer. Voilà un drame qui peut parfaitement servir de trame de fond pour notre histoire. L’oubli involontaire est mise en pièce dans un spectacle qui entrecroise des scènes à l’intrigue quasi policière d’un personnage sous surveillance quasi permanente au dénouement surprenant dans le rire parfois douloureux et salvateur pour aérer un quotidien lugubre et pesant et ne pas s’engouffrer dans le pathos inutile. Il s’agit d’entretenir une étincelle de bonheur dans une chronique du désespoir, de la déchéance et de la souffrance à la recherche d’un théâtre proche du public et d’une esthétique du quotidien. Une scène pleine d’ombres pour mieux mettre en lumière la fragilité de la mémoire : flamme vacillante dans un univers obscur. L’éclairage provoque des apparitions et disparitions, des flottements comme-si la pièce réveille tantôt des fantômes tantôt des rêves. Il s’agit d’une transmission en direct de positionnements mentaux d’une boite crânienne suggérée par une sorte de structure dédale en guise de décor.

Mémoire en retraite est une pièce à deux acteurs, mais plusieurs voix. La voix comme voie de délivrance, de deuil et de reconstruction.

 

 

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