En cette fin de saison théâtrale, les malheureux spectateurs qui n’ont pas le don d’ubiquité ne décident plus du spectacle qu’ils veulent aller voir, mais de celui qu’ils auront le regret de rater. Ainsi, ce weekend, pendant que Johan Leysen déclamait Rilke au Grand Théâtre, André Jung lisait Philippe Roth au Kasemattentheater, le tout coïncidant également avec l’ouverture du Fundamental Monodrama Festival, ce festival de pièces à un acteur, dirigé par Steve Karier et coordonné par Jérôme Konen.

Ce festival, qui gagne en importance et en diversité d’année en année, programme des artistes d’un peu partout, même quelques autochtones, et promet des découvertes intéressantes. Autour du festival s’organisent des ateliers, des tables rondes, des expositions, de petites performances, et c’est de l’une d’elles qu’on aimerait parler ici, qui est d’une intelligence rare et qui, à condition de jouer un peu le jeu, vous laissera le souffle coupé.

Il s’agit de „Truthbox“, de la tunisienne Meriam Bousselmi. Cette jeune artiste et dramaturge, lauréate de plusieurs prix de théâtre ou littéraires, comme le prix de la meilleure pièce de théâtre arabe, pour „Mémoire en retraite“, lue au Off d’Avignon, en 2012, présente à la Banannefabrik quelque chose entre une performance et une petite séance de théâtre privée. En fait, le mot de performance, induit en erreur. „Truthbox“, présenté récemment à l’Akademie der Künste de Berlin, est un confessionnal (une construction en bois), où le spectateur qui y entre tient le rôle d’un prêtre ou d’une religieuse qui écoute la confession d’un „pécheur“, joué par les acteurs Sophie Langevin ou Martin Engler. Chaque spectateur qui y entre (un seul à la fois, donc) a droit à un monologue d’une dizaine de minutes, à la fin duquel il peut décider de donner l’absolution au pécheur en question (ou de ne simplement rien dire, on connaît la gêne qu’éprouvent certains spectateurs à être amenés à participer activement à une pièce de théâtre).

Ces confessions, récitées par les acteurs, n’ont, par contre, rien de la spontanéité ou de l’impro (quoique, selon les réactions du spectateur, la fin du monologue peut changer) auxquelles on peut s’attendre en pensant à une performance habituelle, il s’agit d’un ensemble de monologues écrits par Meriam Bousselmi, qui font preuve d’un fin travail stylistique, rythmique et de construction. L’auteur a écrit 18 différentes versions (six sont utilisées pour la durée du festival) d’une confession, où des personnages, dont certains présentent des liens de parenté, professionnels, ou d’amitié, racontent un événement particulièrement marquant, cruel, touchant, troublant, qu’ils ont vécu ou auquel ils ont participé. Session thérapeutique (les prêtres étaient les psychologues d’antan) pour ce personnage, qui dévoile ici sa duplicité, expose sa culpabilité et les choses qu’il préfère taire, les non-dits, revient sur ses vices, ses défauts, sa perversité, et se met à nu dans un véritable examen de conscience, dans une „mise au point personnelle à haute voix“, selon l’auteur.

Ses différentes versions – par exemple : confession d’un époux infidèle, d’un plagiaire, d’une prostituée, d’une conseillère aux demandeurs d’emploi, d’un avocat, d’un ex-Pape, d’une violeuse, etc. – détaillant toujours, pour qui voudrait les entendre toutes, un fait plus ou moins semblable, visionné et vécu de perspectives différentes, raconté dans différents styles et sociolectes (dépendant de la personnalité du pécheur), dessinent un portrait fragmenté, telle un puzzle, de la complexité humaine. De nombreuses questions sont ainsi soulevées, comme ceux du secret et de la divulgation massive, des angoisses identitaires et sexuelles, de la manipulation, du rôle de la femme aussi, ou même, d’un point de vue théâtral, du rapport entre acteur et spectateur (qui, dans ce cas, n’est plus un simple consommateur passif, même s’il n’est pas forcé de parler), entre celui qui parle et celui qui écoute.

A cela s’ajoute la proximité avec l’acteur – dans cet espace étroit, derrière cette grille de confessionnal à travers laquelle on voit et en même temps ne voit pas, à laquelle il ou elle s’agrippe dans ses moments de furie ou d’extase – qui fait en sorte que l’immersion est immédiate et totale : si the willing suspension of disbelief, comme disait Coleridge, fonctionne sur-le-champ, avec la curiosité montante et l’envie d’en entendre plus, l’on est tout à coup conscient qu’on est en train de se faire avoir, c’est-à-dire de devenir le confesseur.

Impossible, donc, de parler de performance, tant ces minuscules monologues sont bien écrits, peu éphémères, en disent trop sur vous-mêmes, ramènent le théâtre à son essence même.

 

Par Ian de Toffoli

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