Vend 20 septembre 2013

Casablanca, Terminal 1, j’enregistre rapidement mes bagages, d’autant qu’un jeune homme qui travaille à l’aéroport se propose gentiment de m’aider. J’ai un peu de temps et décide de me poser à la cafétéria dans l’enceinte de l’aérogare. Je feuillette mon agenda et tombe sur des phrases d’Ibn Arabi que j’avais noté en juin dernier, à l’occasion de mes préparatifs pour le festival des musiques sacrées de Fès. Lire ce couplet sur « l’Amour est ma religion » me repose. Je décide alors de l’apprendre et me dis que ce sera ma devise pour ce voyage vers l’inconnu…

 

Alger, après 1h30 de vol. C’est vrai que l’Algérie est le pays voisin…J’ai du mal à m’en souvenir tant les rapports entre les 2 états – frères – sont complexes. Deux voisins qui se sont fermés la porte d’accès. Quel dommage pour des peuples qui ont tant de choses en commun !

C’est Abdelkrim, un comédien du théâtre national d’Alger qui me reçoit, le temps que Meriam Bousselmi – l’auteure tunisienne, également metteur en scène de la pièce – et Soufiane – l’attaché de production natif de Béjaia – nous rejoignent. Je décide ensuite de me rendre avec Meriam au théâtre d’Alger où est donnée à 16h une pièce mise en scène par Omar Fetmouche, le directeur du théâtre qui nous reçoit à Bejaia. La pièce qu’il dit avoir monté avec des amateurs est bien rythmée. Mr Fetmouche se propose de nous ramener à l’hôtel Medina, à Boumerdese, à 30 kms d’Alger. Il roule à vive allure, et je m’accroche parfois au siège tout en écoutant attentivement la conversation qu’il mène avec passion avec Mériam. Il parle de «  la révolution algérienne»,  de la montée des islamistes en Algérie dans les années 90, de ce qu’ils ont enduré, du prix à payer, des 400 000 morts !! C’est effrayant ! De ce que les artistes ont enduré. De son grand ami Alloula assassiné en 1994 devant son théâtre. De l’atrocité de la guerre civile. De l’engagement du peuple pour sauver la république. « Il a fallu libérer le pays des colons, et 30 ans plus tard reprendre les armes pour sauver la république ! »  Surtout ne pas laisser le pays tomber entre les mains d’un régime islamiste rétrograde, dont un des principaux ennemis est l’artiste. Il nous raconte la drôle d’histoire, fort sympathique, qui lui était arrivée à Bejaia, un peu avant cette époque, lorsque les islamistes étaient encore modérés.  Il y avait le projet de construction d’une mosquée. Tout le monde avait été mis à contribution et lui-même, qui était à l’époque enseignant et avait une compagnie de théâtre, avait proposé de donner plusieurs représentations de sa pièce et d’en offrir la recette. Cette proposition, nous dit-il, avait été soumise pour approbation à l’imam d’une mosquée pour voir si c’était « halal ou haram »…et finalement cela avait été accepté. Et c’est l’imam, lui-même, qui à la fin de la prière aurait conseillé à l’assemblée de se rendre au théâtre pour contribuer à la construction de la future mosquée !

 

Le soir arrive Ayat, l’égyptienne, et lors du dîner, c’est à nouveau un vif échange autour de la révolution. Elle comprend moins notre façon de parler, nous les algériens tunisiens et marocains. Et moi-même qui n’ai pas trop vu de films égyptiens j’ai parfois du mal à tout capter.

Soufiane raconte aussi comment il a grandi dans la terreur des islamistes en Algérie, avec la peur au ventre, au quotidien, « au point de douter même de tes amis, de ne plus savoir qui est avec toi ou qui est contre toi ». Un de ses camarades, nous a révélé  dans l’après-midi: « moi j’avais 12 ans, quand ces années noires ont commencé, et cela a duré jusqu’à mes 20 ans. Ils nous ont volé notre jeunesse ! »

Ayat reproche à son pays, l’Egypte, d’avoir fait la révolution « sans avoir de projet pour l’après  révolution. » Ce qui a laissé le champ libre aux islamistes.

Je remercie le ciel de cette rencontre totalement improbable.

 

PS : Mr Fetmouche nous raconte que l’Algérie a la chance d’avoir  aujourd’hui une ministre de la culture très à l’écoute des artistes et qui les soutient. L’état a pris conscience, dit-il de l’importance de la culture comme rempart contre toute forme d’intégrisme.

 

Samedi 21 sept

La comédienne syrienne Amal Omran – de son vrai prénom Suhair – n’arrive que le soir. Meriam ira l’accueillir à l’aéroport. Elle tient à recevoir personnellement chacune de ses comédiennes. J’aime cette marque d’attention, purement féminine.

Nous avons la journée devant nous. Meriam descend de bonne heure à Alger pour chercher des tissus pour la scénographie du spectacle et en fin de matinée nous disposons d’un véhicule pour aller à la découverte de la capitale. Plus de cinq barrages sur la route d’Alger, avec des gendarmes munis d’un drôle d’instrument avec une longue antenne. C’est un détecteur d’armes me dit-t-on car c’est un problème en Algérie. Le radar permet aussi de détecter tout ce qui permet de construire une bombe. Ils recherchent aussi de la drogue, qui généralement vient du Maroc…

 

Alger est une belle ville en bord de mer. Nous longeons le port qui est surplombé d’une colline où se trouve le musée des « chouhada », morts pour l’Algérie pendant l’occupation française. Le centre-ville, attenant au port, est composé de vieux immeubles de quatre à cinq étages, et à chaque niveau je reconnais ces belles moulures en plâtre autour des grandes fenêtres et les balcons en fer forgé, similaires à ceux que nous avons à Casablanca, sur l’avenue Mohamed V. Sauf qu’à Alger, c’est tout le centre-ville qui est fabriqué de la sorte. Il est vrai que la France s’est installée longtemps en Algérie, au point de la considérer comme l’un de ses départements.

 

Amal Omran – Suhair – arrive le soir, chaleureuse et avenante. On organise le voyage pour partir de bonne heure le lendemain pour Bejaia. Problème, la comédienne algérienne qui est de la capitale, Malika B, et qui devait faire partie du voyage ne répond plus au téléphone ! Il faut trouver des solutions au plus vite. Soufiane convoque des comédiennes pour le lendemain matin.

Le soir je rejoins Meriam dans sa chambre où se trouve aussi Suhair. Les discussions vont bon train. Meriam raconte avec fougue l’histoire de ce fameux trophée dérobé, et la difficulté de récupérer son prix, sujet de la pièce sur laquelle nous allons travailler, « Le Péché du Succès ». Puis nous bifurquons sur le problème syrien. Ayat l’égyptienne nous rejoint et le débat s’enflamme sur toutes ces fameuses révolutions en Tunisie, Syrie, Egypte, et le prix à payer pour ce « printemps arabe » qui a tant fait rêver, mais qui n’a pas encore donné les fruits escomptés…

Je n’ai pas grand-chose à partager à ce sujet, et je me dis que nous avons eu bien de la chance d’avoir été épargnés au Maroc. En même temps nous ne sommes à l’abri de rien, et les difficultés économiques actuelles nous mettent dans un état de fragilité palpable…

 

Dimanche 22 sept, 15h, en route pour Bejaia.

Meriem n’a vu que 2 comédiennes ce matin et s’est décidée pour Moni, une jeune constantinoise, fraîchement sortie d’un plateau de tournage. (Il parait qu’en Algérie, les productions télévisuelles et cinématographiques ont beaucoup augmenté et le travail pour les comédiens ne manque pas.)

Le voyage de 250 kms à peine  dure près de 5 heures ! Nous avons eu à traverser les montagnes de la Kabylie et la route n’est pas toujours en bon état. Sans compter l’encombrement et les nombreux barrages. En tout cas nous avons bien rigolé et avons pu davantage faire connaissance les unes avec les autres. Sauf la pauvre Ayat qui a été malade une bonne partie du voyage.

 

Au détour d’un virage, nous découvrons enfin Bejaia qui nous accueille dans la nuit, illuminée de mille feux. Surnommée « Bougie » du temps de la colonisation française ; car la ville était connue pour la fabrication de ses bougies.

 

Nous sommes logées à la résidence « Providencia »…La providence, quel hasard !

Cela me rappelle mon amie Martine, que j’avais rencontrée lors de mes études à Montpellier, qui était logée « 16, rue de la Providence ». Je ne suis jamais retournée à Montpellier, depuis que j’ai quitté cette ville en 1991. Mais j’ai longtemps rêvé que je m’y rendais et cherchais désespérément la rue de la providence pour saluer mon amie.

 

Demain nous avons rendez-vous à 10h du matin pour démarrer les répétitions…

J’ai un peu d’appréhension, mais suis heureuse d’être là.

 

Lundi 23 sept 10h : rdv sur le plateau de théâtre.

Désormais nous sommes 7 filles dans l’équipe. Nous faisons connaissance avec les comédiennes algériennes  recrutées à Bejaia : Djohra –salariée du théâtre et surnommée Soussou – Fatiha – maman d’une ravissante petite fille -& Rahima la chanteuse, à la voix de rossignol. Suhair nous fait des échauffements, mettant à contribution toutes les parties du corps. Même les yeux sont de la partie. Puis Meriam enchaîne avec des exercices de groupes, pour travailler ensemble et favoriser les relations au sein du groupe*. Le dernier exercice est éprouvant et j’entends chacune renifler…Quelle histoire cette assemblée de femmes réunies autour d’un projet « sur la femme » qui va probablement toutes nous remuer.

 

*1/En musique sur le plateau, au top : je donne indication avec mes doigts (2,3,4) vous vous mettez immédiatement en groupe selon le nombre indiqué, celui qui n’est pas dans un groupe est éliminé. 2/ par groupe de 2 ou 3, au top j’indique le groupe où vous me racontez une histoire en même temps, d’une seule voix.

 

Le théâtre de Bejaia qui nous accueille est une belle bâtisse qui surplombe la ville. Il a été construit en 1936 par les français,  « pour faire de l’ombre à la kasbah d’Ibn Khaldoun qui est attenante au théâtre », me dit Djohra. Cet historien et penseur du 15ème siècle, auteur de l’Histoire des Berbères, aurait longuement séjourné à Béjaïa. Aujourd’hui le théâtre  porte le nom de Malek Bouguarmouh, ancien directeur du théâtre, qui est aussi écrivain et metteur en scène. Ce théâtre emploie près de 60 personnes à plein temps, une véritable entreprise ! Nous travaillons dans la salle de théâtre, la grande – car il y en a deux – et cela me rappelle notre ancien théâtre à Casablanca où, enfant, j’avais présenté un spectacle de danse et de musique, alors que j’étais élève au conservatoire du boulevard de Paris. J’ai mal au cœur quand je pense à ce théâtre qui a été détruit, un vrai joyau qui n’a pas son pareil aujourd’hui dans tout le Maroc. Quel gâchis!

En allant à notre salle de répétition, je croise des jeunes qui répètent une pièce de théâtre, d’autres qui préparent une chorégraphie de danse. Je me perds dans les couloirs et me trouve dans un lieu totalement insolite : la salle des costumes. Un véritable musée tenu par Hamid, qui est fier de me le faire visiter. Des clichés en noir et blanc tapissent les murs, racontant l’histoire de ce théâtre. Un théâtre qui vit…cela me fait rêver…

 

L’après-midi, nous entamons la lecture du texte. Cela va un peu vite pour moi, car même si je fais beaucoup d’effort, mon niveau d’arabe classique est probablement le plus faible de l’assemblée. J’entends Dalal – mon personnage – au milieu des autres voix. Je n’arrive pas encore à me situer, et jusqu’à présent c’est davantage l’aventure commune de ce projet qui m’a décidée à venir que le personnage en lui-même. Mais j’ai confiance en Meriam, la metteur en scène.  Ayat est fatiguée et a du mal à suivre le texte. Elle pense avoir de la fièvre et souffre de maux de tête. Et puis elle avoue qu’elle a aussi du mal à vocaliser le texte en arabe, car le dialecte égyptien, dit-elle s’est éloigné de l’arabe classique.

 

Nous entamons pour la première fois une discussion autour du texte et je découvre seulement qu’il est écrit sur plusieurs plans et aussi comment les personnages ont été construits. Nous écoutons ce que Meriam attend de nous, femmes arabes venant de pays différents. Elle nous explique aussi l’ambition de ce projet, qui va au-delà de la pièce et qu’elle voudrait faire grandir…Et avant de nous quitter elle nous demande de réfléchir sur des témoignages. « Chaque jour, nous dit-elle, l’une d’entre vous viendra raconter un témoignage, vécu ou rapporté, sur une action menée ou une ruse qui a permis soit d’arriver à ses fins, soit de comprendre quelque chose de la vie. »

 

Il est près de 19h30 quand nous quittons le théâtre. Cette première journée a été éprouvante pour chacune d’entre nous, et nous rejoignons le mini bus qui nous ramène à notre résidence dans le silence.

Sur la route, je peux enfin acheter une puce de téléphone et suis heureuse de donner des nouvelles à ma famille.

 

Mardi 24 septembre :

Ce matin au petit déjeuner Ayat est pâle, elle me dit avoir la maladie de Ménière. « Ce sont les deux voyages qui m’ont fatiguée, dit-elle, l’avion, puis le lendemain les 5 heures de route en voiture. J’espère que ça va aller. Je suis sous traitement, je crois que je vais augmenter la dose. » Je lui conseille de n’en rien faire, et tente de la rassurer.

Nous démarrons avec les échauffements. Puis Meriam nous propose d’improviser sur le thème du festival de théâtre où sont conviées plusieurs stars. Evidemment, nous dit-elle, c’est une parodie et n’hésitez pas à exagérer. Chacune s’en donne à cœur joie, en essayant aussi de trouver son personnage « amplifié ». Puis on enchaîne sur une des scènes finales du tableau 3, où il est question de lire ensemble une lettre et  Meriam nous demande de nous battre pour  récupérer la lettre à tour de rôle en nous souciant à peine du cadavre de Meriam ( le personnage dans la pièce), étendu au milieu de la scène. C’est comme dans la vie nous, dit-elle. Quand il s’agit de se battre, c’est sauve qui peut !

 

Le soir, nous ramassons nos bagages pour un nouvel hôtel, car le service dans la résidence où nous sommes laisse à désirer, et notamment le ménage qui n’est pas fait convenablement. Dommage, j’aimais bien cette formule d’appartement où nous étions davantage ensemble. Nous déménageons à l’hôtel « Tabet ». Encore un nom qui me rappelle des souvenirs. La fameuse affaire du commissaire Tabet à Casablanca qui avait fait couler beaucoup d’encre en 1992. Il a été condamné à mort et exécuté.

 

Ilham, l’assistante de Meriam, venue avec elle de Tunisie,  est là pour veiller sur nous et voir si nous ne manquons de rien.

 

Meriam nous demande d’apprendre nos textes respectifs du 1er tableau pour le lendemain. Il est 23h quand nous nous levons de table après dîner.

 

Mercredi 25 sept

Dur dur de retenir le texte…Pourvu que j’y arrive. C’est la première fois que je travaille en arabe classique et c’est pour moi un défi que je me lance.

 

Sur la route, Saïd le chauffeur du mini bus, me raconte son séjour aux frontières marocaines en 1975. « C’était leur guerre à eux, les dirigeants, pas la nôtre dit-il. Nous on s’aimait bien. Les marocains sont nos frères, et on échangeait souvent de la nourriture entre nous. On leur donnait des sachets de lait en poudre nestlé. J’avais 19 ans…Quand je suis rentré, ma mère était morte et enterrée, j’ai cru perdre la tête »

 

C’est moi qui me désigne pour les échauffements ce matin. Merci à mes cours de yoga derviche. Je propose quelques arkanas majeurs, une série d’étirements au sol et des exercices d’abdominaux. Je termine par mon exercice préféré « la minute euphonique ».

 

A la pause-café Fatiha raconte l’histoire de son amie Ilham, coiffeuse à Chlef, qui a été égorgée par les islamistes durant la décennie noire – de 1990 à l’an 2000- et du souvenir traumatisant qu’elle en a gardé. « Elle vivait seule avec sa grand-mère. Les djihadistes l’avaient mise sur la liste des personnes qu’ils avaient décidé d’éliminer. Cette liste était affichée sur tous les murs de la ville. Ils lui ont reproché d’avoir des mœurs légères et recevait des filles dans son salon pour les inciter à la débauche ! La plupart des personnes dont les noms figuraient sur la liste, avaient fui, mais Ilham avait décidé de rester. Ils sont venus un matin frapper à sa porte en menaçant la grand-mère qui essayait de la protéger. Ilham est sortie en robe de chambre et leur a demandé de lui laisser le temps de s’habiller. Elle les a suivi, la tête haute, sans dire un mot. La grand-mère a eu beau crier, personne dans le quartier n’est intervenu. Ilham a été retrouvée quelques jours plus tard, égorgée, nue, avec une grosse pierre sur le bas ventre, entre les jambes… exposée aux yeux de tous, même aux enfants sur le chemin de l’école. »

Je réalise seulement la terreur dans laquelle ont vécu les algériens pendant 10 ans…

 

De retour sur scène, nous improvisons à nouveau sur les situations de festival, chacune cherchant son personnage…Puis travail du texte. J’ai tout oublié…

 

Nous passons voir le costumier qui nous prend des mesures. Nous aurons 2 robes chacune.

Nous travaillons sur le premier tableau. Meriam nous ramène des genouillères et nous demande de marcher sur nos genoux en récitant nos textes. Ayat a du mal et souffre des genoux. Meriam cherche à comprendre si c’est un problème important auquel cas elle doit trouver une solution, ou si c’est une attitude douillette.

« Vous êtes là, aussi, dit-t-elle pour dépasser vos limites. Le théâtre n’est pas une mince affaire. Et si j’avais écouté l’avis de certains, je n’aurai probablement pas fait ce projet tant il y avait d’obstacles. Dans ce premier tableau, il m’est possible de vous proposer de vous  pavaner comme dans un festival et de piailler comme des pipelettes. Mais ce qui m’intéresse, et ce sur quoi je vous propose de réfléchir, c’est : qu’est-ce que j’ai à dire et vers quoi je veux aller ? Je ne commence pas à travailler sur le personnage, cela viendra plus tard. Je dois d’abord réfléchir sur les idées, sur le propos de la pièce, sur ce que portent les mots, sur comment est construit le texte, sur comment je me situe dans ce texte. Et puis je veux un travail sur l’économie du comédien. Soyez vrai, n’en rajoutez pas. Masque neutre. Trouvez le geste ou peut être juste la mimique minimale, tel personnage a proposé un clignotement des yeux comme réaction, c’est juste. Cherchez. Je vous propose des physiques ridicules : vous serez courts sur pattes, puisque vous marcherez sur vos genoux, vous aurez des coiffes énormes sur la tête. Par contre vous devez parler normalement. Comme je vous l’ai dit, il y a 3 niveaux de travail dans ce texte :

1/ Vous êtes des personnages invités à un festival qui avez décidé de jouer une pièce de théâtre. C’est Meriam, la metteur en scène qui a écrit ce texte pour vous. Elle connait chacune d’entre vous et a amplifié certains de vos traits de caractère. Vous êtes conscients de vous-mêmes, conscients de la manipulation qui se passe, là, à l’instant. Jamais identifiés à vos personnages. Vous pouvez jouer là dessus, mais gardez de la distance avec vos personnages. La distanciation. 2/ Le personnage de Meriam, qui s’est suicidé dans la pièce se réveille et décide d’arrêter cette comédie. Il y a une transformation de vos personnages. Nous verrons cela plus tard.

3/ Vous n’êtes plus ces personnes qui vous êtes rencontrées au festival, mais vous-mêmes, chacune avec sa propre identité : Ayat l’égyptienne, Amal la marocaine, etc… »

Nous sommes toutes songeuses.

Je réalise que le texte est beaucoup plus complexe qu’il n’en a l’air…

Ayat est souffrante et va se coucher sans dîner.

 

Jeudi 26 sept

Ce matin après la pause, petite réunion. Ilham, l’assistante se sent débordée et dit avoir peur de ne pas y arriver tant elle a le souci de bien faire et de ne commettre aucune erreur. Elle craque.

Meriam revient sur les évènements de la veille. Nous demande de nous exprimer. « Chacune, dit-elle, doit apprendre à repousser ses limites. J’essaye de vous donner de bonnes conditions de travail afin que vous puissiez travailler confortablement. Par contre ce projet est exigeant et pas confortable. Si vous êtes douillettes, vous n’êtes pas au bon endroit. Acceptez les remarques, ne soyez pas là à tout justifier. Ce ne sont pas des attaques personnelles. Ce travail demande de la maturité et de l’effort. »

 

C’est vrai que nous travaillons dans de bonnes conditions. Nous sommes logées dans un hôtel coquet avec chacune sa chambre. Nos repas sont copieux et variés. Et pendant le travail nous ne manquons de rien.

 

Après le repas, Meriam nous parle de sa scénographie. Elle aurait souhaité faire des calligraphies arabes sur tout le rideau de scène du fond du plateau et aussi sur les costumes des comédiennes, qui seraient confondues avec le décor. Pour signifier combien nos peuples sont prisonniers d’un texte…Mais concrètement c’est une tâche impossible. Le coût est trop élevé, car nécessitant trop de tissus et surtout beaucoup de temps. La solution qu’elle propose est d’écrire sur nos demi corps – nus – de femmes. Montrant ainsi combien la femme arabe est marquée par ce texte… «  Qu’en pensez-vous ? » dit-elle. Fatiha éclate de rire : « comment est-ce possible ? Nous sommes en Algérie ! Nous voulons bien nous lancer des défis, mais il y a des limites.» Djohra dit que ce serait peut-être possible en Allemagne, mais pas dans son pays. Ayat, oppose un non catégorique. De même que Rahima. « Pourquoi, demande Meriam. Qu’est-ce qui vous en empêche ?  – C’est comme cela dit Ayat, je ne le fais pas chez moi, ni ailleurs »…

Meriam finalement nous tranquillise et nous avoue que c’était simplement un sujet à débattre. « Car ce projet va au-delà de la pièce, nous dit-elle. Nous sommes là aussi pour réfléchir sur notre condition de femme arabe ».

Nous parlons du rapport au corps. De la censure. De la peur qui est liée à ce corps, de l’agression voire des menaces subies en tant que comédiennes lorsque nous interprétons des rôles « sensibles » (prostituée, femme libérée…). Du sentiment de ne pas nous appartenir en tant que femme, de l’image que nous renvoyons, de la responsabilité que nous portons, …

 

Cela me rappelle le film « Ali Zaoua ». Du feed back. Même les journalistes – des intellectuels ! – m’avaient fait des remarques désobligeantes sur mon personnage. La mère – réduite à l’image de prostituée – a été mal perçue par bon nombre de citoyens. Moi qui les avais habitués à une « bonne image de la femme ». J’avais reçu personnellement des insultes mais les moments les plus difficiles à surmonter ont été lorsque mon fils a été victime de moqueries à cause de sa mère…

Je repense à d’autres séquences aussi, un peu audacieuses. Aux journalistes qui aimaient bien me titiller sur le sujet : « Jusqu’où êtes-vous prête à aller dans un rôle ? » Je répétais sans entrain que je respectais mon public, mais que j’étais avant tout une artiste.

 

Que de fois j’ai entendu des gens dire : « notre comédienne, el moumathila dyalna ». Si tu fais quelque chose de bien, tu es la fierté de toute ta communauté, mais si tu fais quelque chose de mal, tu les salis tous. Et donc condamnable. Cela me rappelle aussi que ce n’est pas seulement l’apanage des comédiennes. En tant que femme tu n’existes pas en tant qu’individu.

 

Meriam nous rappelle qu’il nous reste 1 mois avant la première du spectacle qui aura lieu le 29 Octobre à Bejaia.

 

Sur la route du retour du théâtre, Said le chauffeur me dit aimer la musique marocaine. Doukkali, Nass El Ghiwane, les frères Megri, « mraya ». Il se met à chanter « Layli Touil » avec une nostalgie du temps passé.

 

Vend 27 sept.

Grosse chaleur, 36°. Rires entre les filles. Chacune raconte comment on manifeste son affection dans son pays. Suhair nous dit qu’en Syrie il est courant que les femmes s’embrassent sur la bouche pour manifester leur affection. Et notamment la mère avec sa fille. En Algérie, non c’est exceptionnel, parfois un petit smack sur la bouche quand c’est une grande amie, mais pas avec la famille. Pour Ayat, le baiser sur la bouche est totalement incongru et suspicieux. « Avant, dit-elle les gens se faisaient 2 bises, puis ces dernières années 4 bises. Et là pour manifester leur affection, les personnes se font des bises non stop. A la campagne, ils sont même connus pour une série de bises en continu +1. »

 

Ce matin on improvise avec les chaises, pour préparer le 4ème tableau de la pièce. « Restez dans l’ambiance de la pièce, de vos personnages, de tout ce qu’on a raconté hier, du rapport au corps. Pensez à des gestes répétitifs qui créent une tension dramatique. »

 

Vendredi en Algérie, est un jour férié. Ici le week end débute le vendredi et termine le samedi. Voila un pays qui a décidé pour lui-même ce qui lui convient sans tenir compte du monde. Notre restaurant habituel est fermé et Soufiane nous emmène déjeuner au Moulin Rouge. Un nom probablement hérité de la France.

 

Soufiane est un charmant garçon. Il ne correspond pas du tout à l’idée que je me faisais de l’homme algérien. Il a bon caractère, est toujours souriant et s’est mis à notre service sans rechigner, ni imposer son égo d’homme. Il est raffiné et a beaucoup d’humour. Au théâtre il a le poste de régisseur général, et dans sa vie il est père d’une petite fille de 10 mois.

 

Ilham a décidé de quitter le projet. Elle dit que la cause est la peur de ne pas y arriver. Mais c’est probablement plus profond que cela. Meriam n’insiste pas pour la garder. « Chacun, dit-elle, est libre et responsable de ses actes. C’est triste, certes. Le théâtre est un projet humain et nous travaillons avec nos émotions. Mais avec l’expérience j’ai appris à ne pas mélanger l’affect avec le travail. »

 

Pendant le déjeuner je discute avec Ayat. « Quel dommage pour nos sociétés arabes, me dit-elle. Nous sommes revenues en arrière sur tous les plans. Social, économique. Ne parlons pas des libertés personnelles. Aujourd’hui, même à l’école primaire, beaucoup de petites filles sont voilées. A l’école où j’étais scolarisée du jardin d’enfant au lycée, il y avait seulement 3 filles voilées. Aujourd’hui dans ce même établissement plus de 60% de filles portent le voile. Seules les filles de famille très libérales et les chrétiennes n’en portent pas. Les hommes aujourd’hui – et aussi leur famille – aiment épouser les filles qui portent le voile. Quand je faisais ma formation artistique beaucoup de filles étaient voilées, et les garçons qui étudiaient avec nous se sont finalement mariés avec des filles voilés alors qu’ils se disaient très libéraux ! »

 

J’apprends qu’Ayat est restée mariée 4 années avec un homme qui ne supportait pas de la voir s’épanouir artistiquement, alors que lui-même n’arrivait pas à se réaliser dans la musique. « Les problèmes ont commencé après seulement une année de vie commune. On a ensuite fait plusieurs tentatives pour nous rabibocher. Mais ça n’a pas marché ». Aujourd’hui elle vit au Caire avec son père, un chat et une chienne qui lui manque beaucoup.

 

L’après-midi le travail est difficile. Meriam nous demande de mettre les genouillères et de faire tout le premier tableau en nous déplaçant sur nos genoux. Nous ne maîtrisons pas encore le texte et devons répéter aussi pour trouver des situations justes. « Travaillez dans l’économie, rappelle Meriam. Faites des propositions. Je ne vous demande pas de ne pas jouer – ce que nous avions compris – mais de ne pas sur jouer. Votre corps est difforme, certes, mais le ton de la voix doit rester juste. En accord avec votre personnage ». En fin d’après-midi je suis épuisée, et je rêve de retrouver mon lit.

 

Sur le chemin du retour, Suhair parle de la Syrie. « Ce que racontent les médias, c’est du bluff ! L’armée de libération (jaych attahrir ) n’a quasiment aucun pouvoir. Les opposants ont été massacrés et retrouvés en masse en prison. Il y a 2 forces d’opposition en Syrie : l’armée de libération et les islamistes. Le pouvoir est soutenu par Israël et les grandes puissances, dont la Russie. El Assad n’a mis que les siens – Les Alaouites – dans l’armée. Il ne risque rien. En fait, on ne comprend plus rien à ce qui se passe. L’avidité du pouvoir rend l’homme fou ». Suhair vit actuellement au Liban. Elle ne peut plus retourner dans son pays car elle est menacée de mort. Beaucoup de ses amis ont été tués, ou sont dans les prisons. Elle a pris position contre le pouvoir alors même que son père est général dans l’armée. Elle a passé plusieurs mois dans les camps des réfugiés au Liban, pour aider ses compatriotes – aujourd’hui il y a plus de 2 millions de réfugiés qui ont fui la Syrie -. Ce qu’elle a vu et entendu est insoutenable, me dit-elle. Aujourd’hui, elle n’a plus de maison et vit à Beyrouth chez des amis.

 

J’appelle mon fils Ismael en rentrant. Je ne lui ai pas parlé depuis mon arrivée et il ne consulte pas sa boite mail. Il est de la génération facebook, auquel j’ai renoncé. Nous sommes contents d’échanger et je lui promets de lui envoyer mon journal.

 

Sam 28 sept

Je me lève le corps endolori. Mes genoux me font mal. J’ai un gros bleu sur le genou gauche, à côté de ma cicatrice. Heureusement que j’ai mon tube d’arnica. Cela me rappelle les répétitions de la pièce « Histoire d’amour en 12 chansons, 3 repas, et 1 baiser ». Je faisais des patins à roulettes sur scène et lors de l’entraînement je chutais beaucoup. Il y avait aussi la séquence de l’avion qui s’écrase où nous tombions avec les chaises en arrière. Mais j’ai souvenir d’avoir aimé ce travail qui me rappelait les jeux de mon enfance. J’avais aussi appris à jongler et lorsque je m’entraînais à la maison cela amusait mes enfants.

Ce matin Suhair nous fait travailler les textes en nous exerçant sur la respiration ventrale. Nos textes sont dits très lentement sur l’expiration. J’ai du mal à me concentrer et je manque plusieurs fois de m’endormir tant je me sens fatiguée.

 

Meriam nous propose des dessins de coiffes que nous porterons pour le spectacle. Elle nous demande aussi de faire des propositions. Le scénographe est là et prend note. Chacune esquisse sa coiffe en fonction de sa perception du personnage. J’aime ce travail participatif, où nous nous sentons tous impliqués dans la création du spectacle.

 

Fatima, la fille de Fatiha, est présente avec nous ce matin. Elle a tous justes neuf ans et déborde d’énergie. Elle nous fait des démonstrations de danse et de chant. Au repas, elle discute avec sa mère en kabyle. Fatiha nous apprend que depuis deux ans cette langue est enseignée à l’école dans la wilaya de Kabylie, soit à Bejaia, Tizi Ouzou et Bouira. « Cela n’a pas été facile d’imposer la langue, les habitants de Kabylie ont dû se battre pour cela, en organisant des manifestations et des grèves à répétition». La langue est écrite en lettre latine avec des ajouts pour la prononciation arabe.

 

Cet après-midi, repos ! Je rentre à l’hôtel, je pose ma tête sur l’oreiller et m’endors immédiatement. Nous avons rendez-vous à 17h pour aller au Cap Carbon, un très joli site dans la montagne à quelques Kms de la ville, qui surplombe la mer. Cela me rappelle les environs de Tanger, le Cap Spartel…Ici, pas un seul café. L’Algérie ne semble pas préoccupée par l’accueil des touristes.

 

Le soir nous nous retrouvons dans la chambre de Suhair. Meriam est allée acheter une bouteille de vin rouge au bar de l’hôtel. Elle est revenue toute remuée, écœurée. « Ils m’ont pris pour une prostituée, et me déshabillaient du regard. Le barman a voulu me vendre la bouteille 30 euros, alors qu’elle n’en vaut pas 5 ! Il y en a un qui m’a demandé mon numéro de téléphone. C’est quoi cette attitude ? Je suis très déçu par les algériens ! »

Moni essaye de défendre les siens. « C’est à cause de la révolution. Je me souviens de ma mère portant des robes mini. Et qui me racontait que ce n’était pas comme cela avant. Aujourd’hui, ces hommes que tu vois dans le bar ont vécu d’énormes frustrations pendant près de douze années. Nous avons vécu dix ans de couvre-feu. Dix ans au cours desquels nous vivions dans la peur au quotidien. Où les djihadistes ont massacrés de manière arbitraire tout ce qui semblait opposé à leurs opinions. Ma mère, je me souviens – elle est morte depuis – était une femme divorcée qui a refusé de porter le voile. Cela a été dur pour elle, mais elle a tenu bon en se faisant malgré tout très discrète. Ce qui est drôle, enfin drôle c’est une façon de parler, c’est qu’une fois la révolution terminée, ma mère a mis le voile. Mais pas sous la contrainte. C’est elle qui l’avait décidée. Cette révolution a détraqué les personnes et les rapports homme femme. Même après  la fameuse « réconciliation nationale » , une idée lumineuse dont l’artisan est Abdelaziz Bouteflika après 10 ans de guerre civile – qui a fait près de 200 000 morts (les chiffres sont variables) – les choses ont du mal à se remettre en place ». J’apprends qu’un référendum en 1999 sur une « concorde civile » a entraîné la reddition de milliers d’islamistes. En 2005, une seconde consultation populaire a permis l’adoption d’une « charte pour la paix et la réconciliation » offrant le « pardon » aux islamistes encore dans le maquis en échange de leur reddition. Et c’est seulement depuis février 2011 qu’il y a eu une levée de l’état d’urgence, en vigueur depuis 19 ans !

Meriem parle de l’arbitraire en Tunisie. De ce grand avocat qui a été mis en prison pour mauvaises mœurs. De ces tests d’alcool qu’on effectue à bout de bras. « En fait dès qu’ils ont l’œil sur quelqu’un, ils s’arrangent pour le coincer, d’une façon ou d’une autre. Pour semer la terreur. Cet été j’ai voulu passer le mois de ramadan à Tunis. Les gens campaient dans le centre-ville. Difficile de rentrer chez soi.  Impossible d’être tranquille. Le massacre sauvage des soldats tunisiens à la frontière algérienne et l’assassinat de Mohamed Brahmi ont miné le moral à tous ceux qui avaient encore un peu d’espoir ».

Moi-même, je me souviens, avoir été choquée à l’annonce de ce crime : 11 balles pour tuer un seul homme ! Et plus est devant son épouse et ses enfants !

 

Désormais nous changerons d’organisation de travail : nous travaillerons l’après-midi et le soir. Le matin, nous pourrons nous reposer et réviser vos textes. Demain nous entamerons le tableau 2 .

 

Dim 29 sept

Réveil 10h du matin, mon réveil n’a pas sonné. Je suis pressée par le temps ce matin. Et puis les habitudes qui marquent : dimanche pour moi est un jour de repos. Rendez-vous à 14h. Djohra est rentrée ce matin de Médéa où elle a joué hier soir sa pièce dans le cadre du festival du rire. Médéa, située à 100kms au sud ouest d’Alger…Un nom qui fait rêver, probablement donné par les romains.

Cet après-midi nous revoyons le tableau 1. Les déplacements et les rapports les unes avec les autres. Nous commençons la lecture du tableau 2.

 

A la pause, discussion entre filles sur le rapport à l’homme. L’éternelle question. Suhair nous raconte comment les femmes du Cham – région de Damas – séduisent leur homme. « C’est toute une technique. Tout est stratège. Le savoir est transmis de mère en fille. Initier les filles, dès leur plus jeune âge, à un savoir-faire au niveau de la cuisine mais aussi du sexe : telle est la recette pour devenir une chef femme et obtenir ce que tu veux. Etre douce aussi, ne jamais élever la voix et être gentille avec ta belle-mère. Et petit à petit quand le mari est conquis et que tu deviens indispensable, tu peux faire des caprices et demander des choses pour toi. Un bijou, par exemple après chaque acte amoureux, changer le tissu à la maison, les meubles, un voyage,etc. Et quand la femme prend de l’âge, c’est elle-même qui ira choisir une seconde épouse à son mari. » Chacune raconte des expériences personnelles. Ayat, qui a vécu toute son enfance avec son père avoue avoir été plusieurs fois maladroite avec son mari, probablement par manque de savoir-faire. « J’étais trop direct, je ne savais pas faire semblant. »

 

Cet après-midi, je me sens un peu absente. Qu’est-ce qui m’arrive ? Je suis parfois confrontée à cet état où j’ai le sentiment d’être vidée, lointaine. Je regarde ce qui m’arrive sans réagir et me sens toute petite. Dans ces moments, je deviens aussi susceptible et sans aucun entrain. Je regarde, sans comprendre. J’aimerai comprendre et dépasser cet état, rapidement. Avoir le courage de dire…Evidemment cela finit par passer, mais au moment où je le vis c’est très inconfortable et déstabilisant. Cela est probablement déclenché par quelque chose : une parole blessante, un sentiment de rejet…Je cherche. Je n’arrive pas à lâcher de suite, je reste là, probablement à ruminer, dans l’absence. Une forme de protection héritée de l’enfance qui remplace la bouderie ?

 

Lundi 30 septembre

Zineb, une licenciée en arabe, est venue pour revoir avec nous le texte. La vocalise. Un casse-tête chinois ! Meriam a eu une intoxication alimentaire, et nous devons travailler toutes seules. Nous révisons le travail de la veille, mais sans capitaine un bateau part facilement à la dérive. Une nouvelle assistante est arrivée, Salima, qui travaille généralement au théâtre.

A la pause, Zineb va s’assoir à côté de Suhair et la salue chaleureusement en lui disant que sa famille a des origines syriennes. Elle demande des nouvelles de ce pays. Suhair répond tristement : « La Syrie, c’est fini… ». Fatiha réagit vigoureusement en lui disant qu’il ne faut pas perdre espoir. C’était pareil pour eux en Algérie au moment de la guerre civile, avec toutes les atrocités vécues au quotidien, la population désespérait de l’avenir. Elle raconte à nouveau l’histoire de son amie la coiffeuse. Et parle aussi de son beau-frère qui un matin, en se rendant à son magasin découvre devant sa porte la tête d’un homme assassiné. « Depuis ce jour il est diabétique, insulino dépendant et ne peut plus travailler. » Elle parle de son départ précipité pour la Tunisie où elle s’est réfugiée pendant 3 mois. « Aujourd’hui, nous avons appris à revivre ensemble, dit-elle. C’est dur ce qui s’est passé. Beaucoup de séquelles. Mais nous n’avons pas le choix. »

 

Je pense à cette image de mon enfance où on voyait un globe terrestre, avec des individus se donnant la main tout autour du monde…

 

Le soir, je parle avec mon fils qui me dit que son père rentrera de voyage plus tard que prévu. J’ai beau me dire qu’il est grand, je ne peux m’empêcher de m’inquiéter.

 

Mardi 1er Octobre

On change de mois, et la chaleur est toujours de mise. Meriam est encore fatiguée. Son intoxication alimentaire est probablement dûe aux fruits, lui a dit le médecin. Elle nous raconte ses déboires de la veille, lorsqu’elle s’est évanouie et qu’on l’a transportée en ambulance à l’hôpital. L’état déplorable des lieux, le peu de considération accordée au malade. Puis son transport en clinique où un médecin a proposé de lui injecter de la cortisone. Son effroi.

 

L’après-midi, on continue à vocaliser le texte avec l’aide de Zineb. Suhair la reprend souvent sur ses choix. La langue est belle certes, mais difficile et le tableau 3 et 4 sont bavards.

 

Meriam fait travailler Rahima et la bouscule un peu, car elle est n’est pas assez présente pendant la pièce. Son personnage, Ifri, est une déesse certes un peu à part, – ce qui convient bien avec l’innocence que dégage Rahima – mais concernée par l’histoire du monde et notamment par ces femmes qui médisent. Mais Rahima a du mal à ôter son masque. Elle est peu expressive et semble coupée de ce qui l’entoure. Elle n’est pas comédienne, et souhaitait par ce travail acquérir des outils scéniques qui l’aideraient dans son interprétation en tant que chanteuse. Mais elle n’a pas le sens de l’effort et se comporte comme une enfant. Finalement en fin de journée, elle décide de se retirer du projet.

Encore une qui s’en va.

 

Mercredi 2 octobre

Ce matin Meriam exprime son inquiétude. Notre répétition de la veille était très peu convaincante : surjeu, peu de nuances et surtout avec beaucoup de fautes dans le texte en arabe. Halala

 

A la pause Ayat nous parle de sa révolution en Egypte en nous disant que les frères musulmans ne sont pas si nombreux que les médias le laissent croire. Ils font actuellement un sitting sur la place Tahrir, et comptent y rester jusqu’au 6 octobre, date célébrée chaque année en hommage à la guerre de Kippour lancée le 6 Octobre 1973 contre Israël…

Suhair s’étonne que jamais on n’entende de noms d’opposants islamistes mis en prison. Elle parle de cette manifestation organisée par les artistes, à l’occasion de l’enterrement de compatriotes ; de la télévision qui couvrait l’évènement – El Jazira – qui orientait sa caméra uniquement sur les femmes voilées et qui voulait même organiser la manifestation en divisant les hommes et les femmes. Elle parle de la réaction d’indignation des artistes qui se sont opposés à cette couverture médiatique…

 

En allant déjeuner, petit détour avec Fatiha chez 3ami Tahar, le scénographe qui nous façonne nos coiffes. Son travail est étonnant. Il a préparé une grande fresque de femme, totalement façonnée dans de l’éponge. Travail minutieux à la main. « Tu n’as pas le droit à l’erreur, me dit 3ami Tahar, si tu te trompes tu dois jeter l’éponge et tout recommencer ».

 

Retour sur scène. Tension entre les filles. Pas évident de trouver sa place, sans se bousculer, se comparer. Heureusement, nous sommes suffisamment souples et arrivons à nous entendre, en sacrifiant un peu de notre ego.

 

Cet après-midi, le tableau 2 prend forme. La proposition pour démarrer le tableau est intéressante et symbolique sur le devenir inéluctable de l’héroïne femme. Et son échec. Qui nous amène à en dévoiler la recette.

 

Moni s’entraine à la corde. Des spécialistes de l’escalade lui donnent des conseils.

 

Pause. On discute entre filles d’esthétique et des préférences que les unes ou les autres ont pour les comédiennes. Souad Housni, Nadia Lotfi, Fatine Hamama superbe dans son film « Ennadra saoudae ». Nadia Guindi, qui se maintient bien grâce à une bonne hygiène de vie et à une pratique sportive. Les opérations de chirurgie esthétique sont devenues trop courantes, défigurant nombre de comédiennes.

 

Le soir, lecture des différents tableaux. Rires entre les filles. Mes yeux se ferment, j’ai du mal à suivre. Elles improvisent. Chantent. Je me sens loin et proche à la fois. Il est vrai que j’ai grandi davantage dans la culture française. Que je ne connais pas les chansons de Haifa d’ Elissa, ni d’Oum Keltoum. Que je n’ai pas vu les feuilletons égyptiens, ni syriens. Mais ne vois plus cela comme un handicap. Mes grand-mères s’appellent aussi Maria & Lalla Kabbour. Je suis leur petite fille, avec mon histoire plurielle.

 

Jeudi 3 Octobre

40°C Béjaia est un four à ciel ouvert. En route pour le théâtre. Et le passage inévitable par cette fameuse usine attenante au port : « Cevital ». Difficile de l’éviter. Tous les soirs, sur le chemin du retour, elle nous empoisonne avec les fumées épaisses et puantes qu’elle dégage ! « Cévital » ! Tu parles ! « C’est mortel », oui ! Comment est-ce possible de construire une pareille usine en plein centre-ville, sans tenir compte de la santé de la population ? « Normal, me dit-on, c’est un copain du général, pouvoir construire dans le port, ça n’est pas donné à tout le monde. Au départ, il fabriquait uniquement de l’huile de table. Aujourd’hui il s’est diversifié dans beaucoup de produits alimentaires. Le patron n’habite pas ici. Ses enfants sont à l’étranger… » J’apprends que Bejaia est le lieu où il y a le plus de cancer en Algérie. « Cela a créé de l’emploi, certes, de plus les gens sont bien payés ». A quel prix ?

 

Cet après-midi, travail sur les chaises. Et retour aux témoignages. Fatiha raconte l’histoire de la coiffeuse assassinée en 1999. Ilham. Elle donne les détails de l’histoire. Cela me fend le cœur. Fatiha faisait partie des personnes qui ont vu le corps nu, étendu, avec une grosse pierre entre les jambes.

Puis travail sur tableau 2. Travail sur le chœur, le chant. Puis sur le bourreau ( el jallad). Et la pression exercée sur l’autre. Comment toute personne peut devenir le bourreau d’un autre. Rapport dominant, dominé.

Lecture du tableau 3. Travail sur la parodie : amplifier pour réduire.

 

Retour sur le tableau 2. Pas encore trouvé le ton juste. Pas assez de synchronisation dans les mouvements. « Tout doit être parfaitement réglé, dit Meriam, comme dans une véritable émission de télévision où on ne laisse rien au hasard et où l’ensemble visuel est parfaitement maîtrisé. » On arrête les répétitions à 23heures. Pas d’énergie sur scène.

 

Sur le retour, Said dépose ce soir aussi Fatiha et Djohra, qui habituellement rentrent en voiture. Il fait un grand détour qui me permet de découvrir Béjaia sur fond d’émission radio. Une émission en amazigh avec quelques mots de français. En kabylie, il parait que l’on parle très peu arabe. La langue usuelle est un mélange de kabyle et de français.

 

Vend 4 Octobre

Moni et son rêve de vivre ailleurs…Elle nous raconte son voyage au festival du cinéma aux Emirats arabes unis, à Abou Dhabi où elle a vécu comme une princesse. La cherté de la vie. Le clou du voyage : son passage au Café d’Or où elle a été conviée par un éminent personnage et sa stupéfaction quand elle a découvert le prix du café, soit 5000 dollars ! Sa surprise lorsqu’elle a découvert dans le fond de la tasse… un morceau d’or de 12g…

 

Rahima est de retour parmi nous. Meriam l’a invitée à revenir. Son départ l’a attristée. Rahima a des difficultés de communication et probablement beaucoup de blessures. Meriam ne souhaitait pas la blesser davantage et que cet échec soit un nœud supplémentaire pour elle. Je suis contente qu’elle soit de retour.

 

Le tableau 2 prend forme, enfin.

 

Samedi 5 octobre 

On a droit à un peu de repos et ce matin je me suis levée tranquillement et ai communiqué par skype avec la maison. C’est vraiment une invention extraordinaire que skype et la grand-mère de « La Civilisation ma mère… ! » – personnage que je joue dans ma dernière pièce de théâtre – aurait probablement été émerveillée.

Il fait très chaud et le temps est lourd. La pluie serait la bienvenue.

 

Cet après-midi, nous entamons le tableau 3. Avec la fameuse lettre de 3 pages que nous devons apprendre sur le bout des doigts et dire en même temps ! Ce tableau est très riche et complètement déjanté avec beaucoup de situation de jeux intéressants. Meriam nous propose de chanter pendant une partie de la lettre pour éviter le risque de la monotonie. Rahima sort sa guitare et nous essayons de trouver un air tout en plaçant nos vers.

 

Ce soir nous sommes invitées par Mr Fatmouche – le directeur du théâtre – à dîner. C’est la fête ! L’orage éclate enfin et nous traversons la ville sous la pluie en direction du restaurant avec pour fond musical Beethoven, sur la chaîne de radio coranique !

 

Dimanche 6 octobre

Ici c’est le début de la semaine.

Ce matin je suis heureuse de parler à mon fils Zak sur skype. Il a l’air bien et cela me rassure. Il se rend à un concert de musique et je suis heureuse qu’il aime tant se divertir avec des sorties artistiques. J’ai une pensée aussi pour mon père et remercie le ciel de l’avoir pour père : généreux, tolérant et ouvert sur le monde il m’a transmis de beaux principes de vie et je lui dois beaucoup.

 

Nous consacrons tout l’après-midi au travail sur la lettre. En détails. Meriem nous fait passer à tour de rôle, et revoit le texte avec chacune. Et ça n’est pas simple pour moi. En tous cas une chose est sure cela me fait travailler aussi sur ma susceptibilité. Je suis heureuse de m’exercer à la dépasser, consciente de mes points faibles mais aussi de ma volonté d’avancer.  Ce projet est un véritable laboratoire de travaux pratiques sur moi-même.

Nous travaillons aussi le passage de la lettre consacrée à la chanson et nous nous amusons beaucoup de nos trouvailles. La nuit est tombée et je n’ai pas vu le temps passer.

A la pause Rabah, le maquilleur, nous rejoint. Il est passionné par la culture égyptienne, parle et chante comme les égyptiens. Il nous met de la musique orientale et nous dansons à cœur joie.

 

Ihsan Abd El Qaddouss, un auteur égyptien que l’on me conseille de lire, qui écrit beaucoup sur la femme. Je me promets de lire davantage en arabe pour améliorer mon niveau.

 

Le soir, sur le chemin du retour, j’apprends que Fellag l’humoriste a été directeur du théâtre de Bejaia, « le dernier poste qu’il a occupé jusqu’en 1994, me dit Said le chauffeur, avant de s’exiler en France ». Il aurait reçu des menaces de Djihadistes venant de la capitale. « Il a bien fait de partir, me dit Said, sinon il aurait probablement été assassiné. »

 

Lun 7 Octobre

Egypte…Et le massacre continue

Pas moins de 28 personnes ont été tuées, ce dimanche, lors des altercations entre des partisans du président Morsi, et les forces de l’ordre, en présence des manifestants Anti-Morsi. Un scandale humanitaire, faisant état d’un bilan très lourd, surtout que près d’une centaine de personnes ont été blessées, selon la presse. Le conflit continue dans le pays, et avec lui la perte de plusieurs personnes innocentes, …

 

Cet après-midi nous avons eu du mal, sur le plateau, à retrouver la chanson du tableau 3. Je connais bien cela au théâtre. Tu trouves spontanément des choses. Le plus dur est de les retrouver avec la même énergie, avec la même fraîcheur.

 

J’ai passé une très mauvaise nuit, suite au mail reçu par Nabil à propos de mon fils. Je me suis fait du souci toute la nuit. Pas facile d’être loin dans pareil cas. L’émotionnel l’emporte. Le sentiment de culpabilité.

Coupable de quoi ? Une femme est coupable de toute façon, surtout si elle fait ses propres choix. La société ne pardonne pas, surtout pour une femme mariée. Elle n’est plus libre de ses actes et doit répondre à certaines exigences. La famille avant l’individu. J’ai pourtant essayé de tout anticiper avant mon départ. Au pont d’en avoir des palpitations cardiaques et de me retrouver chez le cardiologue. Certes, il s’agit de préserver la cohésion familiale, en veillant au bien-être de chacun. Mais je suis née aussi avec des rêves plein la tête, et durant toute mon adolescence je m’évadais dans un monde imaginaire, pour échapper au conformisme ambiant et éviter la castration. J’avais toujours une fenêtre ouverte sur le ciel, avec ce besoin indéfectible de voir l’horizon.

De par mon vécu, j’ai acquis très jeune le sens de la responsabilité et du devoir. Mais je refuse de m’exécuter. M’exécuter ! V’là un verbe qui en dit long.

Cela me rappelle la chanson de Brassens : « non les braves gens n’aiment pas que, l’on suive une autre route qu’eux ». En réalité, c’est moi qui dois me libérer de cette image-exigence que j’attends de moi-même, me libérer de cette « brave » personne que je suis, de cet atavisme féminin inscrit dans mes gènes, qui me pèse et voudrait me ramener à la norme. A réfléchir…

 

 

Mardi 8 Octobre.

J’aime l’entraide entre  femmes. Je suis rentrée en contact avec la maman d’un ami à mon fils, et j’ai beaucoup apprécié son attitude compréhensive et mature. Cela m’a aidé à trouver une solution.

 

Cet après-midi, nous revenons à nos discussions sur la condition des femmes. Suhair raconte comment la révolution en Syrie a été aussi une révolution de la femme. Bon nombre de femmes ont quitté le domicile conjugal en s’impliquant dans la société, en apportant leur aide aux citoyens en détresse. Cela leur a valu le respect et la reconnaissance. Certaines se sont révélées à elles-mêmes par leurs actions. « Beaucoup de femmes ont divorcé pendant la révolution. Beaucoup aussi ont retiré leur foulard », nous dit Suhair.

Fatiha raconte ce qu’elle vit actuellement. Son mari la soutient en tant qu’actrice mais elle est rejetée par la famille de son mari, originaire de Béjaia et très conservatrice. « Ses sœurs et parents reprochent à mon mari de me laisser voyager et de disposer de mon temps à ma guise. Là en ce moment, nous rentrons chaque soir vers minuit, ils l’ont appris et sont scandalisés. Et les voilà à jacasser sur mes origines, sur le fait que je vivais seule à la capitale. Ils pensaient me maîtriser en me ramenant à Bejaia, dans leur giron. Sans parler de la mauvaise éducation que je donnerais à ma fille. La pauvre elle serait paumée et livrée à elle-même … »

Pour Djohra, cela semble moins compliqué. « De toutes façons, dit-elle, moi je suis une enfant de divorcés, alors c’est normal que j’ai déraillé et choisi ce pseudo métier de comédienne ! » Moni nous amuse en nous disant que certaines personnes l’ont interpellé en lui demandant si elle était orpheline et si elle n’avait personne pour la conseiller dans sa vie.

 

Chez moi aussi le métier de comédienne n’est pas simple, mais j’ai la chance d’avoir un mari, Nabil, compréhensif qui me soutient et qui m’a toujours encouragée. Je me souviens de certaines fois où j’ai hésité pour certains rôles, notamment pour le personnage de la mère dans le film « Ali Zaoua ». « Pour moi, je n’y vois aucun inconvénient, m’avait-t-il dit. C’est à toi de prendre tes responsabilités et d’assumer. » Pour ce projet aussi, il a été le premier à m’encourager. « C’est une occasion de t’ouvrir sur le monde arabe et de travailler avec des personnes venant d’horizons différents, je pense que ce sera une bonne expérience pour toi. » Merci Nabil. Il a cette qualité, rare, de mettre toujours la lumière sur les choses positives en amoindrissant le négatif.

 

Meriam nous demande de réfléchir sur « l’effet papillon ». Nous devons amener cela dans la pièce, comme une écriture gestuelle, qui diffuse entre les comédiens.

 

Répétitions du tableau 3.

Le texte ne parle pas seulement de la femme. C’est aussi une prise de position sur la question sociale et politique. Dans ce tableau est posée la question : faut-il ou non prier sur le mort quand ce dernier s’est suicidé ? Qu’est-ce qu’en dit la religion ? Meriam se rappelle du drame de Bou3zizi, à l’origine de la révolution tunisienne, qui s’était donné la mort en s’immolant. Et des débats surréalistes qui s’en étaient suivis à la télévision sur la prière – ou non – du défunt, mort par suicide…

 

Mercredi 9 Octobre

Depuis déjà plusieurs jours, Salima nous a rejoint. Elle est notre « gouvernante » de plateau. Salima est mère d’une fille de 19 anset d’un garçon de 9 ans. Elle gère l’intendance au théâtre depuis quelques années. C’est une belle dame, raffinée, généreuse et élégante. J’aime la féliciter pour son bon goût. Elle me dit que les habitants originaires de Béjaia – « les Béjaouis », sont des personnes élégantes et raffinées par nature. Il est vrai que j’en ai croisée certains, dont Soufiane et Hamid, le costumier. Ils sont en plus très aimables, ce qui est d’autant plus appréciable.

 

Cet après-midi, nous enchaînons les 3 premiers tableaux. Il y a encore du travail. Et l’ambiance générale est au point mort. Meriam est de mauvaise humeur. Ses propos sont tranchants. Elle nous propose de prendre une journée de repos. Je pense que c’est une décision raisonnable.

 

Jeudi 10 Octobre

C’est notre première journée de repos. Je me lève à 11h, tranquillement. J’ai la tête pleine de tout ce qui a été dit la veille au soir ; et mon corps est endolori.

Nous nous sommes rendues cet après-midi avec Ayat dans une station balnéaire à une dizaine de Kms de Béjaia et nous avons marché sur le sable, au bord de la mer, les pieds dans l’eau. Un beau moment de détente que nous savourons dans le silence, après ces longues journées de travail où nous avons davantage été exposées aux lumières des projecteurs du théâtre qu’aux rayons du soleil.

Quelques hommes tentent de nous accoster, mais heureusement sans trop d’insistance. A un moment Ayat se tourne vers moi et me demande s’il existerait, à ma connaissance, un pays arabe où la femme pourrait circuler tranquillement sans se faire systématiquement aborder par les hommes. Elle me dit que dans son pays, le harcèlement sexuel est devenu un vrai calvaire: agressions, gestes déplacés, remarques obscènes sont le lot quotidien de la femme Egyptyenne.

 

Des troupeaux de moutons ça et là. C’est bientôt la fête de Aïd el Adha. Je la passerai en Algérie, loin de ma famille.

 

Vend 11 Octobre

Suhail nous annonce au petit déjeuner que 117 personnes ont été tuées la veille en Syrie. Je l’interroge – car j’entends mal- sur les 116 personnes décédées. « 117 insiste-t-elle : des civiles, comme moi, dont des enfants. » Oui, 117 je me dis. Tout être humain est précieux. Et en comptant les morts, il ne faut pas en oublier. « 20 personnes ont été tuées à proximité de mon domicile, là où j’habitais avec mon mari ». Elle l’a quitté depuis car il n’admettait pas qu’elle puisse mener des actions aux cotés des résistants au régime.

 

Après cette journée de repos nous sommes heureuses de nous retrouver toutes ensembles sur scène. Je suis contente de renouer avec le désir et le plaisir du travail. Car j’étais rentrée un peu échaudée, mercredi soir, déstabilisée m’interrogeant sur le projet.

 

Mais avant de nous quitter, Meriam revient sur la discussion de mercredi soir, et s’interroge sur la décisions de cette journée de repos, prise hâtivement. Je suis perplexe.

 

Suhail me raconte ce soir comment un jour, alors qu’elle menait une action au profit de la population démunie elle s’est retrouvée aux côtés d’une syrienne en niqab qui s’était portée volontaire en ramenant sa propre voiture. Le but étant de distribuer des couvertures aux personnes dans le besoin. A la tombée de la nuit, la dame en niqab a demandé à arrêter la distribution car elle devait impérativement rentrer chez elle avant la tombée de la nuit, de peur que son mari ne la surprenne, car il n’était pas au courant de ce qu’elle faisait. Suhail lui a répondu qu’il en était de même pour elle… Cette réponse donnée à sa collègue a été comme une onde de choc. « Cette révolution, me dit-elle, nous a placé en tant que femme dans des situations qui nous ont amené à réfléchir sur notre situation.  J’ai eu comme un déclic dans la tête : comment se fait-il que je me cache de mon mari, de la même manière qu’une femme voilée ? … Ce soir-là, j’ai décidé de dire où j’étais. Evidemment mon mari était furieux. Il appréciait pourtant la révolution et les actes courageux menés par mes camarades. Mais pas pour moi. Cela a été le début de la fin de notre relation. »

 

Samedi 12 Octobre

Courte nuit. Cauchemars &idées confuses. Je m’interroge sur ma capacité de discernement.

 

Le pigeon du théâtre est des nôtres, comme chaque jour, au point qu’on ne prête plus attention à lui. Il loge dans le rebord mouluré du faux plafond. Parfois sa dame le rejoint et ils roucoulent en amoureux. Aujourd’hui sa présence me distrait et m’aide à m’évader.

 

Nous reprenons. La tension dans l’équipe est palpable. Même si chacune tente d’y mettre du sien. Nous sommes à une étape intermédiaire du travail. Nous nous sommes jusque-là familiarisées  avec le texte, avons fait connaissance les unes aux autres et avons posé les premiers jalons d’échafaudage de la pièce.

 

Meriam nous propose de travailler avec les chaises, sur la gestuelle répétitive qui crée une tension dramatique, sur l’importance du rythme. Elle nous donne à voir plusieurs extraits de spectacle, pour nous donner des références : « Amnesia » de Fadel Jaïbi, la compagnie belge de Patchiva, Pina Bauch, …

A la pause je suis assise à côté de Meriam, entame une discussion, puis me rétracte. J’ai peur de sa réaction, et de la mienne si elle me répond de manière brutale. Elle m’encourage à parler, à expliciter mes propos. Je lui fais part de notre ressenti, au sein de la troupe. De notre volonté de bien faire mais aussi du sentiment d’être perdues, de ne pas comprendre sa façon de procéder… En même temps je dis comprendre son stress, et vois bien le poids qui lui pèse sur les épaules. Elle doit tout mener, de l’artistique, à la production, aux détails administratifs … Meriam réagit bien. Elle dit aussi ce qu’elle a sur le cœur. L’abcès est rompu, cela nous fait du bien à toutes.

 

Meriam est certainement un être exceptionnel. Intelligente et vive elle a probablement dû être une enfant douée. Elle souhaite un vrai travail de collaboration au niveau de la création et attend beaucoup du comédien. Chose à laquelle nous sommes peu habituées, surtout sur une si courte période de préparation. Nous comprenons mieux sa façon de procéder et ce qu’elle attend de nous.

 

Le soir, elle nous invite à dîner au restaurant « les Palmiers ». Les rires fusent, et chacun dévoile sa bonne humeur. L’ambiance est détendue. Djohra, qui est face à moi a les yeux brillants. Elle ne peut, dit-elle, vivre sans être amoureuse. « Ma mère rêve de me voir mariée – normal je suis sa seule enfant et j’approche de la quarantaine – mais moi je veux être libre de ma vie. Le mariage ne me fait pas rêver. Je n’aime pas les contraintes et l’oppression. J’ai envie de voyager et de découvrir le monde. »

 

Dimanche 13 Octobre

Je parle de bon matin à mon ainé – à Paris – sur skype. Heureuse de le voir grandir et s’épanouir dans ce qu’il aime. J’envoie aussi un petit mot au cadet. Il doit dormir à cette heure-ci. Son papa est dans le sud du Maroc pour son travail et il est probablement seul à la maison ou avec un ami. Je lui manifeste ma confiance et mon admiration pour ce qu’il est. Et lui rappelle combien je le porte dans mon cœur. Je lui parle de ce que je fais, de la difficulté de monter un spectacle ; mais aussi du bonheur de se réaliser.

 

Suhair nous ramène de la musique. Nous faisons les échauffements sur la musique du film « Underground » de Goran Bregovic. Nous reprenons le tableau 3. Essentiellement la 2ème partie, après le réveil du personnage de Meriem. Nous essayons de nouvelles propositions. La fois dernière nous avions travaillé sur l’agression du metteur en scène par les comédiens, le viol. Cette fois la proposition est de changer de rythme : les personnages sont dans la tête du metteur en scène. Ralentir la gestuelle. Trouver ce qui caractérise chacun. Le metteur en scène se remet en question reconsidère ses personnages. Cherche le dénouement.

 

Meriam a inscrit sur le tableau feutre : « Parfois, je suis difficile à vivre à cause de mon impatience et ma mauvaise humeur. Mais si tu ne peux pas m’accepter lorsque je vais mal ; alors tu ne me mérites pas quand je vais bien. » Marilyn Monroe

 

Je pense que nous sommes arrivées à une étape plus mature du travail. Où chacune s’implique davantage dans la recherche.

 

Lundi 14 Octobre

« La prise en charge du comédien de son personnage », Meriam en parle souvent. J’ai l’impression de mieux en comprendre le sens.

 

Cela m’amène à réfléchir sur le comédien – en général – dans le monde arabe. Le travail repose essentiellement sur le texte. L’oralité. Tradition du conteur, du narrateur, du poète, du mystique. Avec des ouvertures sur le monde transcendantal de l’esprit, expression d’un inconscient collectif, à travers un corps en transe, censé exorciser ses démons à défaut de se libérer. Mais qu’en est-il de la création ? Des processus qui libèrent – réellement -le comédien ? De la catharsis du spectateur ? Du travail sur les tabous ancrés dans nos sociétés, dans nos cellules depuis des générations ? De la transgression de l’établi, du folklorique ? De l’affirmation de l’expression de l’individu, au détriment du groupe?

Je pense aussi à la notion de « soumission », de « responsabilisation » dans nos sociétés. Fatalisme, besoin du père ordonnateurs & protecteur ?

 

Tableau 3 : dans cette 2ème partie, c’est tranché : nous ne sommes plus des personnages sur scène, mais les idées de l’auteur – metteur en scène. Nous l’exprimons par la lenteur gestuelle, certes, la difficulté étant que nos personnages créés par l’auteur continuent à avoir leur existence propre. « Vos propositions ne sont pas claires, nous dit Meriam, défendez vos personnages. Faites en une synthèse !» Nous arrivons enfin à un résultat. Le tableau dure 45 minutes !

Nous quittons le théâtre à minuit trente. Après une heure de trajet, il est prêt de 2heures du matin quand je peux enfin fermer les yeux.

 

Mardi 15 Octobre

C’est la fête de Aid el Kébir en Algérie. Au Maroc c’est seulement demain…Drôle que ce calendrier lunaire, qui nous divise nous autres, arabes. Chaque année je ne peux m’empêcher de penser à la mise à mort de Saddam Hossein par les américains…le jour de cette fête symbolique du peuple musulman. J’avais ressenti cela comme une humiliation du peuple arabe. Saddam a beau avoir eu la réputation d’un tyran, il n’en demeurait pas moins un chef d’état qui avait su maintenir la cohabitation entre plusieurs coalitions en Irak. Qu’en est-il aujourd’hui de ce peuple et de cette région du monde où les américains sont censés avoir  amené « leur démocratie »…

Une fête entachée de deuil & de famine dans les pays arabes, de plus en plus…En Egypte les forces de sécurité ont bloqué les accès à l’emblématique place Tahrir de la capitale, ainsi que d’autres places, habituellement des lieux de rassemblement pour cette fête, où la dispersion dans un bain de sang des partisans du président islamiste Mohamed Morsi destitué par l’armée avait fait des centaines de morts le 14 août. En Syrie l’Aïd n’est pas non plus au programme ce mardi pour les enfants pris au piège dans les fiefs rebelles assiégés par l’armée, et qui connaissent la faim au quotidien, selon militants et médecins. Un cheikh affirme avoir émis un décret religieux pour permettre aux civils de manger de la viande de chats et de chiens*…(*journal AU FAIT du 15.10.2013)

 

Nous démarrons le travail à17heures. Exercice sur les chaises. Puis à nouveau  le tableau 2 : le bourreau et comment détourner la fonction première des objets ; ici les ustensiles de cuisine.

Comment torturer un être ? Un exercice douloureux qui me traverse. Suhail nous rapporte les sévices subis par certaines de ses amies en prison…j’en ai des frissons et m’interroge sur l’ignominie humaine.

 

Quand je souhaite « aid moubarak » à Ayat, elle saute au plafond. « Non pas moubarak ! Trop de sang a coulé par sa faute !»

 

Je parle à mon mari et mon fils. Ils partent ce soir à Rabat passer les fêtes en famille. Ils me manquent et il me tarde de les retrouver.

 

Je rentre me coucher à 1h30 du matin. J’ai le corps plein de bleus.

 

Mercredi 16 Octobre

J’appelle mon père au réveil pour lui souhaiter « bonne fête ». Il me dit prier pour moi et passer tous les jours à la maison prendre des nouvelles de mon fils. Cela me fait du bien. Merci. Puisse-t-il rester en bonne santé. J’appelle ensuite ma grand-mère à Fès. Je parle aussi à Farah, ma meilleure amie qui vit à Marrakech. C’est son anniversaire aujourd’hui et je ne manque jamais cette occasion pour lui exprimer mon amitié.

Avant de nous rendre au théâtre, nous décidons de prendre un peu de bon temps et nous  nous attablons à une terrasse de café sur la place Gueydon, attenante à une rue piétonne qui surplombe la mer. Les constructions sont belles – datant probablement de l’occupation française – quel dommage que ce soit mal entretenu. Soufiane me désigne l’hôtel de l’Etoile qui donne sur la place dans lequel a séjourné près de 10 ans –jusqu’à sa mort – le président portugais Teixeira Gomez. Un buste réalisé par un sculpteur portugais a été baptisé à son nom, sur une place à quelques pas de l’hôtel. « Sa chambre d’hotel, numéro 13, me dit Soufiane, existe toujours, intacte, telle qu’il l’a laissée.» Mais depuis une année, l’hôtel est fermé pour mauvaises mœurs…

 

Nous reprenons le tableau 2 : « Comment fabriquer une femme perdante (m’raa fachila) ? » Nos propositions ne sont pas convaincantes. Meriam nous demande de relire chacune le texte et de lui dire ce que nous en avons compris. Finalement elle opte pour la sobriété et toutes les propositions sur lesquelles nous avons travaillé – les bourreaux, la torture, etc – sont écartées.

 

Nous revoyons la poursuite de la fin du tableau : une course effrénée qui doit être convaincante et dissuasive derrière le personnage d’Asmaa – qui relate l’histoire de la femme perdante-. Le travail est très physique et nous avons toutes du mal à être attentives tant nous sommes fatiguées. Les longues journées de travail et les courtes nuits commencent à se faire ressentir.

 

jeudi 17 Octobre

Ce matin, nous avons toutes le corps endolori. Je prends le temps de faire davantage connaissance avec Djohra. Elle me dit avoir travaillé cinq années dans le paramédical – à Batna, sa ville d’origine – avant de devenir comédienne. « J’ai fait une formation courte après le lycée, puis j’ai travaillé directement dans une clinique privée, en tant qu’assistante anesthésiste au bloc opératoire. J’étais jeune et pleine d’énergie, de même que les filles qui travaillaient avec moi. Mais nous travaillions comme des nègres. Nous n’avions pas de vie en dehors de notre travail. En plus je m’étais anesthésiée face aux problèmes humains. La mort et les souffrances étaient devenues banales à mes yeux. Un matin, après cinq années de dur labeur, j’ai décidé de tout arrêter. Je n’en pouvais plus. » Le hasard a voulu que la même semaine un metteur en scène, avec lequel elle avait travaillé adolescente dans une maison de jeunes, cherche après elle pour lui proposer de travailler dans sa nouvelle création : Le Petit Prince  de Saint Exupéry. « Il est venu me chercher à la clinique où je travaillais. Le directeur, qui tenait à moi, pensant que j’étais surmenée  m’avait conseillée de prendre un congé pour me reposer. Personne ne savait où j’habitais. J’ai rencontré le metteur en scène quelques jours après – encore par hasard ! – dans la rue, alors que je faisais des achats avec ma mère. Il m’a parlé du projet, en rassurant ma mère. Nous étions en 1999, et la décennie noire algérienne touchait à sa fin. Le lendemain, à 8 heures du matin je l’attendais à la porte du théâtre. J’avais 24 ans. Je voulais me donner une chance de réaliser mon rêve de petite fille.» Le Petit Prince a reçu le prix de l’Unicef au festival de Carthage en Novembre 1999. Une belle consécration et le début d’une carrière !

 

Nous faisons un filage des deux premiers tableaux. Le travail a mûri. Et je comprends qu’il faut être plus expressif, avec davantage d’écoute et de réactions aux paroles des unes et des autres ; se confondre dans la discussion.

 

Rahima ne fait plus partie du projet. Elle n’arrive pas à évoluer dans sa musique et se cantonne à répéter des mélodies, sans prendre part au spectacle.

 

vendredi 18 Octobre

Je suis tellement fatiguée que je me tire du lit difficilement. Mon genoux gauche surtout me fait souffrir. J’ai du mal à tendre la jambe. Cela me renvoie à près de vingt années en arrière. A cet accident de la circulation survenu en 1987, alors que j’étais étudiante en pharmacie à Montpellier, dans le sud de la France. Aux complications qui ont fait suite à cet accident alors que j’étais censée être dans un des meilleurs services orthopédiques de France. Cette longue immobilisation et mon incapacité à maîtriser le cours des choses m’avaient plongée dans une profonde solitude et amenée à réfléchir sur ma vie et à reconsidérer mes choix,  – comme une urgence – me donner la possibilité d’aller vers ce qui un jour, m’avait illuminé le cœur et l’esprit, le théâtre. Je me souviens être allée à des auditions en béquilles.

 

Nous refaisons des filages. Meriam décide de nous libérer de bonne heure, car elle voit bien la fatigue chez chacune d’entre nous. Nous nous rendons en ville pour acheter des robes noires pour le tableau 2. C’est aussi un moment de détente et de joie.

 

samedi 19 Octobre

Un jeune musicien nous rejoint. Younes. Il est batteur percussionniste, mais joue aussi d’autres instruments. Il est d’origine kabyle et parle son dialecte et le français.

 

Nous faisons des essayages avec les robes rouges – toujours en cours de finition – et nos belles coiffes que nous a façonné 3ami Tahar. Les robes tardent à prendre forme. Nous prenons des photos qui serviront pour l’affiche.

Salima nous ramène des gâteaux que sa fille a préparés pour nous.

 

Salima est un être sensible, attentif et méticuleux. Elle me raconte qu’avant d’être au théâtre elle était employée dans une société qui distribuait de la viande aux militaires. Elle travaillait dans le service comptable auprès de la direction et a été témoin de malversations. Elle a vu comment les cartons qui étaient entamés et que les militaires ne réclamaient plus étaient acheminés vers des bouchers de la ville, alors même que leur date de péremption était dépassée. Plusieurs personnes avaient été intoxiquées sans en connaitre la cause. Elle avait alors réuni les preuves avec une collègue et écrit à ses supérieurs pour les informer de la supercherie. L’affaire avait pris de l’ampleur. Suite à quoi son contrat de travail n’avait pas été renouvelé. Elle a mis quatre années à retrouver un emploi…

 

Nous retravaillons le tableau 3. Meriam décide de supprimer une partie du texte. Et dans le tableau 2, Fatiha/ Aline travaille sur la proposition des pommes qu’elle ramasse et jette de manière répétitive en jurant et en pestant. Pendant que Asmae raconte au micro les différentes façons de procéder pour fabriquer « une femme perdante/m’raa fachila ».

 

A la pause Ayat nous montre des photos personnelles. Lors de la cérémonie de mariage, avec son bien aimé, vêtue de sa belle robe blanche, les cheveux garnis de fleurs. Elle est resplendissante et elle et son mari semblaient être faits l’un pour l’autre…Un mariage qui n’a, hélas, pas duré plus de trois ans. Suite auquel elle a passé trois années dans le brouillard, alternant entre dépression et rémission. Elle nous montre des photos où elle était plus mince, avec des formes toujours en rondeurs, mais avec beaucoup moins de kilos. Elle nous montre aussi son idéal de femme en nous désignant l’image d’une femme nue, sur son ordinateur. Très féminine, et bien ronde. Je la regarde étonnée. « Tu souhaiterai poser, comme elle ? ». Elle éclate de rire. « Mais non, me dit-elle, c’est juste que je commence à accepter mon poids et que je trouve la photo belle. » Sacré Ayat. Une fragilité à fleur de peau, certes. Mais aussi un être plein de malice.

 

La fille de Salima nous a préparé à dîner une spécialité locale : « el qatfa (pâtes en sauce), 3asbanes el karch (l’équivalent de notre douara ) et bourak (nos briouat). Et pour les amateurs de sucré salé, « tajine hlou » un mélange de viande d’agneau avec des pruneaux, des abricots et de l’ananas. Merci Salima. Quand à moi qui ne suis pas amatrice de viande, je me contenterai des pâtes et des pruneaux.

 

Vers 22heures nous faisons un filage de toute la pièce. Cela prend forme. Je me sens plus tranquille & heureuse pour nous toutes. Désormais nous aurons plus de temps pour nous reposer.

 

dimanche 20 Octobre

Ce matin je parle à mon fils ainé sur skype. Il est en vacances et pars dans l’après-midi à Londres pour quelques jours rejoindre des amis. Je suis contente pour lui. Il me dit avoir bien rangé sa chambre car il va avoir la visite du mari de sa tante Hind – Pierre Jean – et de sa cousine Lilia. Il va les héberger une dizaine de jours, – dans son 16 m2 -.

 

Suhair nous rapporte qu’un de ses amis est mort suite aux maltraitances subies en prison. Il avait tous justes 28 ans et était beau comme un soleil ! Haram, haram !

Suhair a participé à beaucoup d’actions pour soutenir les opposants au régime. Beaucoup de missions clandestines avec des organismes internationaux des droits de l’homme, pour venir en aide aux personnes soumises à l’embargo et privées du nécessaire vital. Des prises de risques… « Parfois, nous passions entre les filets de l’armée au pouvoir par je ne sais quel miracle ». Elle me raconte le jour où elle a du ramener au Liban les cassettes de tournage du documentaire filmé par son amie sur la révolution en Syrie. Si elle avait été contrôlée, c’était la prison assurée. Mais elle a fini par être repérée et a subi plusieurs interrogatoires, n’étant plus autorisée à quitter le territoire. C’est seulement après plusieurs tentatives avortées et l’aide  précieuse d’une personne dont elle me taira le nom qu’elle a réussi à partir pour le Liban avec une petite valise pour tout bagage. Elle sait que si elle retourne en Syrie elle ne pourra plus en sortir.

 

Cet après-midi, séance de maquillage et de photos. Je n’aime pas quand je suis trop maquillée et Rabah a un peu forcé la dose à mon goût.

Meriam a son visage des jours tristes. J’apprends plus tard qu’elle s’est faite agresser verbalement dans la salle des costumes par un metteur en scène qui lui a reproché de s’accaparer le théâtre pour ses répétitions et de mobiliser trop de personnel pour le compte de sa pièce. Les personnes présentes dans la pièce n’ont pas réagi. Meriam est offusquée par un tel comportement. On lui reproche d’être trop directive et pas assez conciliante. En réalité les habitudes de travail – trop laxistes et approximatives – rencontrées ici ne supportent pas la rigueur et l’exigence. Il est vrai que Meriam vit actuellement en Allemagne et que les conditions de travail y sont très certainement meilleures. Chacun connaissant son métier et l’exerçant consciencieusement. « Pourtant, dit-elle, même en Tunisie cela se passe mieux qu’ici et j’arrive à obtenir ce que je veux au niveau production, technique, décors, costumes, etc. avec moins de difficultés. » Je réalise que l’Algérie – et le Maroc aussi hélas – ont bien du retard à rattraper…La Tunisie a eu la chance d’avoir eu un Bourguiba au pouvoir qui a su valoriser la culture il y a près de 40 ans déjà, et cela porte ses fruits.

 

Nous rentrons un peu tôt et nous rejoignons dans la chambre de Suhair. Meriam retrouve le sourire. Elle nous montre des photos personnelles, l’homme de sa vie, des photos de travail, de ses rencontres… Nous passons un moment de détente et de rires avec aussi Moni et Ayat.

 

lundi 21 Octobre

Nous reprenons chaque tableau pour en fignoler le contenu. Je suis un peu lasse aujourd’hui et je me fais du souci pour la maison. Heureusement j’ai pu parler à mon fils cadet sur skype, quelques minutes, le temps que la connexion se coupe. Son papa passe par une période difficile.

 

Des secousses de tremblement de terre cet après-midi. C’est la deuxième fois depuis le début de notre séjour. Il parait que c’est courant à Béjaia. Moi, je n’ai rien senti. Nous finissons vers minuit. A partir de demain nous devrons libérer le théâtre au plus tard à 20 heures. Car des travaux vont avoir lieu en vue du festival.

 

mardi 22 Octobre

Chaque jour avec ses joies et ses peines.

Ayat nous apprend que l’Egypte est retournée suite à l’attentat qu’il y a eu hier à la sortie d’une église où des chrétiens fêtaient un mariage. Des islamistes ont tiré. Bilan : 9 morts dont des enfants ! Les chrétiens ne sont pas majoritaires dans le pays, certes. Ils sont pourtant près de trente millions sur 90 millions d’habitants !

 

Meriam aussi est bouleversée car elle vient d’apprendre la mort de Dimiter Gotscheff, homme bulgare qui a révolutionné le théâtre allemand et qu’elle apprécie. Il a beaucoup monté Heiner Muller, entre autres. « Cette semaine, dit -elle , est mort aussi mon grand ami l’éditeur tunisien, Mohamed Massmoudi, le plus grand éditeur de Tunis, fondateur de Sud Edition. Il a fait un énorme travail sur la mémoire tunisienne. Je suis malheureuse, j’aurai voulu être auprès de lui. » Ce mois a vu aussi la disparition de Patrice Chéreau, grand homme de théâtre français. Des hommes passionnés qui ont compté, et ont marqué leur temps, nous laissant des travaux de valeur. Meriam accroche des photos de ces hommes disparus sur le tableau. Sous chaque photo, une citation. Heiner Muller: « Le metteur en scène est un clochard qui reçoit l’aumône de ses comédiens. » Ce à quoi Gotscheff a répondu : « Oui, mais il doit savoir bien mendier. » Patrice Chéreau : « Le metteur en scène n’est utile que si l’acteur est meilleur avec lui que sans lui. Sinon à quoi bon ? » De Mohamed Massmoudi Meriam a écrit « Celui qui a mis au propre mon brouillon de vie », pour le remercier d’avoir publié son premier livre.

 

Ayat souffre beaucoup de ses genoux. Hier nous avons insisté sur le travail du tableau 1, durant lequel nous avons marché près d’une demi heure sur nos genoux. Difficile pour celles d’entre nous qui ont une faiblesse à ce niveau. Elle a été faire des radios et le médecin lui a injecté un antalgique et prescrit le repos !!

 

Photos à nouveau avec un bandeau de far rouge autour des yeux. Le rouge de la passion, couleur reflétant les êtres qui tambourinent dans la tête de l’auteure, par opposition au vert – symbole d’espoir – que porte l’auteure, puisqu’elle sera délivrée au final de ses passions. Photos pour l’affiche. Cette fois ce sera la bonne, j’espère.

 

Nous dînons à l’hôtel. Plusieurs personnes de l’équipe ont été invitées à nous rejoindre. Dont Jamal le photographe. Pendant le dîner je prends le temps de le connaître davantage. Jamal est aussi peintre et a fait près d’une centaine d’expositions de ses toiles. La première, alors qu’il avait tout juste 13 ans. Il a également une formation de restaurateur d’œuvres d’art, un partenariat entre les villes d’Oran et Madrid. Il a été amené à restaurer certaines statues du cimetière chrétien d’Oran qui ont été abîmées lors de la décennie noire par les islamistes. Suite au projet de destruction du cimetière, les statues ont été transférées dans une église.

 

Mardi 22 Octobre

Il fait anormalement chaud. L’air est quasi étouffant. Je me lève avec une forte douleur aux sinus. Certains parlent de Tsunami, de tremblement de terre important…

Et si c’était réellement mon dernier jour ? Je sens la panique me gagner. Je respire et ralentis. Je dis bonjour à tout un chacun en lui souriant.

 

On retravaille le tableau 4 avec le jeu des chaises. Younes propose des morceaux à la batterie. Cela donne une belle intensité dramatique qui nous aide à exprimer notre sentiment : la difficulté de trouver notre place, mais sans jamais abandonner. Meriam nous aide à mettre de l’ordre dans nos présentation/témoignage. Elle revoit le texte avec chacune. Dans ce tableau, nous passons à tour de rôle au micro : notre présentation doit être concise et percutante.

Nous revoyons aussi la chanson et le travail de groupe sur le rythme.

 

Mon amie Farah m’appelle au téléphone et nous discutons longuement. Je suis heureuse de lui parler et de prendre des nouvelles des amies, Dounia, Selma.

Dounia est adorable, elle passe souvent à la maison pour prendre des nouvelles de mon fils.

 

Aujourd’hui, terrible nouvelle au Yemen : Un père de famille a immolé par le feu sa fille de 15 ans, qu’il soupçonnait d’avoir des contacts avec son fiancé. Ce meurtre témoigne du poids de la tradition au Yémen, un pays éclaboussé par les affaires de mariage des mineures, une pratique patriarcale courante dans une société à structure tribale…Ces tristes nouvelles du monde sur la violence à l’égard des femmes me consternent.

 

Mercredi 23 Octobre

Fatiha arrive en retard au théâtre et nous ne pouvons démarrer le travail avant sa venue. Elle a été retenue au commissariat et au bureau de l’arrondissement où elle a fait la demande pour renouveler son passeport. Décidément le service administratif en Algérie est aussi laborieux que le nôtre. Elle a du faire intervenir quelqu’un pour accélérer la procédure.

 

Yazid, le costumier nous ramène les robes jaunes pour des essayages. Une catastrophe ! Et même pour les robes rouges, il n’a pas encore trouvé la solution pour que nos genoux ne soient pas visibles par le public.

 

On reprend le tableau 3. « La 2ème partie est trop faible », nous dit Meriam. « Je ne vous demande pas de sentir mais de dire ! Il est évident que les pleureuses sont des personnages qui ne pleurent pas pour de vrai. Elles n’ont aucun sentiment pour le mort mais pleurent quand même. La moindre distraction peut les faire sortir de leur personnage. Dans toute la pièce il s’agit de construire puis de déconstruire. On ne revient plus en arrière. »

A la fin du tableau 3, une fois que les personnages/pensées sont arrivés à ce qu’ils voulaient – faire comprendre à l’auteur qu’il s’agit d’accepter les règles du jeu de la vie – ils redeviennent normaux. Ils ne sont plus des idées mais des personnages de théâtre, conscients de leur condition d’acteur et de la difficulté à en vivre. La scène est un espace de jeu. Pourquoi ne pas continuer à jouer dans la joie et la bonne humeur ! Arriver à intégrer tout cela, et à l’incarner, ce n’est pas une mince affaire que voila !

 

Nous n’avons pas trouvé de solution pour le tableau 3 et toutes les propositions ne passent pas.

 

Rabah, le maquilleur me ramène des plumes de pan pour ma coiffe du tableau 1. Rabah est une véritable boite à merveilles. Il nous propose à plusieurs reprises des choses pour la pièce. Il vient souvent au théâtre offrir ses services mais dans la vie il exerce la fonction de superviseur d’éducation. Il a plusieurs formations à son actif : BTS en stylisme, un diplôme de technicien en tourisme et a même une licence en droit. «Mes parents auraient voulu que je sois avocat. Mais moi j’ai un tempérament d’artiste. Quand je rentre chez moi le soir, je fais mon rapport de conscience et je revois ce que j’ai fait de bien ou de mal. Bon nombre de mes amis, sont avocats. Ils me racontent au café ce qu’ils sont capables de faire pour gagner davantage d’argent. Moi, je ne pourrai pas. »

 

Je suis préoccupée par la pièce et notamment par le tableau 3. Le soir je cherche sur Internet des tableaux de Jérôme Bosch. J’ai le souvenir de personnages étranges et d’un univers étonnamment onirique où l’enfer se mêle au paradis, et le satirique à la morale.

Je me dis que cette pièce « Le Péché du succès » sur laquelle nous travaillons actuellement a quelque chose de cela. C’est une pièce difficile et je me souviens avoir utilisé les termes « apologie du mal » pour la définir. Une mise en scène des démons, ou passions humaines. Le but étant de s’en délivrer…

 

Jeudi 24 Octobre

Le théâtre est dans tous ses états. Plusieurs corps de métiers se pressent pour relooker les lieux. Les préparatifs du festival vont bon train.

Ce matin, je travaille avec Younes  le musicien, sur le rire. Pendant le tableau 3, il doit être pris d’un fou rire et il a un peu de mal. Nous travaillons sur la respiration ventrale et sur la provocation de spasmes au niveau du ventre. Il est étonné du résultat. Il avoue avoir du mal à rire et dit que cela lui fait beaucoup de bien.

 

Nous reprenons le tableau 3. Proposition de former un chœur entre Ayat, Djohra et moi. Fatiha en serait la soliste qui parle, la voix de la raison. Suhair, le miroir, qui reprend les paroles du personnage de l’auteur/metteur en scène. Le but étant de provoquer la catharsis chez ce même personnage, interprété par Moni. Nous essayons de faire un chœur polyphonique. Mais cela ne fonctionne pas. Finalement Meriam tranche pour la sobriété, l’économie, avec des pauses plastiques, et un minimum de mouvements et d’expressions.

 

Moni est la plus jeune comédienne de la troupe. Elle a 27 ans et est originaire de Constantine. Elle a un caractère bien trempé et sait ce qu’elle veut. Elle a passé une licence en sciences politiques, avant de s’orienter vers des études de réalisation de cinéma. Elle a du pour cela repasser son baccalauréat en candidate libre. Sinon elle aurait dû attendre cinq ans avant de se réorienter (apparemment, plusieurs algériens font cela – dont Rabah – quand ils souhaitent changer d’orientation). Elle est actuellement inscrite en dernière année à l’ISMAS Institut Supérieur des Métiers des Arts du spectacle et de l’audiovisuel de Bordj El Kiffan à l’est d’Alger. Depuis toute jeune, alors qu’elle fréquentait le théâtre de Constantine, elle aimait jouer la comédie. Et depuis elle a beaucoup joué – parallèlement à ses études –  au théâtre, mais aussi dans des films de cinéma et de télévision. Elle est aujourd’hui rattachée au théâtre de Constantine où elle a un poste de comédienne sur contrat à durée déterminée. « Même si le salaire n’est pas élevé, cela me garantit un revenu fixe mensuel – environ 300 euros – et j’ai une couverture médicale. En échange je dois assurer au minimum une pièce de théâtre par an avec  le théâtre de Constantine, sinon mon contrat n’est pas renouvelé. » Son rêve est de rencontrer le prince charmant de Dubaï – qui ferait d’elle l’épouse la plus heureuse…surtout s’il est prêt à lui financer la production de « fawazir » dont elle serait l’héroïne principale qui chante et danse sur des musiques à la mode.

 

Moni m’apprend qu’il  y a aujourd’hui 15 théâtres régionaux en Algérie, 7 hérités des français et 8 construits ces dernières années, qui bénéficient d’un budget annuel  de fonctionnement alloué par le ministère de la culture. Un cahier des charges stipule qu’une bonne partie du budget doit être allouée à des projets qui emploient des jeunes. Il y a aussi des maisons de culture – 2 à 3 par wilaya – dans lesquelles il y a des programmes d’animation avec des spectacles de théâtre, de cinéma et autres.

 

Meriam est consternée par des nouvelles de Tunisie. Le pays s’enfonce encore davantage dans la crise politique ce jeudi, dans un climat tendu entre manifestations et deuil national après la mort de six gendarmes, hier, dans une nouvelle attaque prêtée à la mouvance djihadiste. L’opposition envisage de renoncer aux négociations avec les islamistes au pouvoir, accusés de tergiverser sur la démission du gouvernement seule à même de « sauver le pays ».

 

Avant de rentrer Rabah me prend à part et, sur un ton de confidences, me conseille de retirer le mot 9ahba – traduction de prostitué en dialecte marocain, mais aussi algérien-. « Tu sais, c’est un mot très choquant ici, et j’ai peur pour votre pièce. Après tout le travail que vous avez fait, ce serait dommage que ce mot entache le spectacle. La majorité du public risque de quitter le théâtre» Je suis stupéfaite. La veille déjà, il a été dit à Meriam de retirer ce terme. Comment peut-on s’attacher autant à des mots ? Il est vrai que chez nous aussi, c’est un mot vulgaire, une injure. Il est pourtant utilisé au quotidien. Moi j’ai choisi de le dire pour signifier la violence que porte ce mot, et combien il écorche celui qui le reçoit en pleine figure…

 

Vendredi 25 Octobre

Aujourd’hui se joue à Bejaia le derby : le Mouloudia Olympique Béjaïa (les crabes), contre la Jeunesse sportive medinat Béjaïa. Les supporters font la fête et il est conseillé de ne pas laisser son véhicule proche du stade de football.

 

Aujourd’hui, c’est aussi l’anniversaire de Ayat, l’égyptienne. Elle fête ses 34 ans. Ayat est un personnage tout en rondeur tout droit sorti des peintures de Botero. Elle souffre de son poids qui lui cause des problèmes au niveau des jambes. Elle est très consciencieuse dans son travail et a une sensibilité à fleur de peau. Elle est souvent branchée au téléphone et dit appeler quasiment tous les jours ses parents. « Ils sont divorcés et je suis enfant unique. Je veille sur eux. » Elle vit, depuis le divorce, avec son père.

 

Nous faisons un filage et essayons les robes jaunes. Meriam a décidé de les confier à Rabah, car avec Yazid la communication ne passe pas et il n’en fait qu’à sa tête. Meriam est fatiguée. Elle pense que c’est l’hypertension. Le médecin à Tunis lui avait conseillé de prendre un traitement qu’elle a refusé. Et là avec le stress le corps s’emballe. Il est vrai qu’elle prend tout à cœur et a trop de charge sur les épaules. Pourvu qu’elle aille mieux.

 

Le soir je suis heureuse d’apprendre que le journaliste marocain Ali Anouzla, incarcéré sur des accusations « d’aide au terrorisme », a été enfin remis en liberté – provisoire- après plus d’un mois passé à la prison de Salé, où sont détenues les personnes impliquées dans des affaires de terrorisme. Cela a dû être terrible…Je suis soulagée, même si la partie n’est pas gagnée pour lui. « Il est toujours poursuivi en état de liberté et le problème de la liberté d’expression reste posé. », selon Fouad Abdelmoumni. Certes, la vigilance est de mise, par les temps qui courent où le Maroc n’est pas à l’abri d’attaque terroriste. Il faut toutefois trouver le juste équilibre pour permettre cette transition, tant espérée, vers un état de droit démocratique.

 

Samedi 26 Octobre

Toujours 30°C au thermomètre ! Aujourd’hui nous faisons la générale du spectacle devant les allemands Rolf, York du théâtre de Cologne, Roberto Ciulli du Theater an der Ruhr de Mannheim et Mr Fatmouche. Des interruptions d’électricité. Une chaise qui casse, alors même que chacune des comédiennes peine pour trouver sa place…C’est symbolique.

 

Pendant ce temps : en Arabie Saoudite des militantes ont appelé sur les réseaux sociaux à faire du 26 octobre le point d’orgue d’une campagne lancée en septembre pour obtenir le droit des femmes à conduire. Depuis, de plus en plus de femmes s’enhardissent à prendre le volant et à poster sur les réseaux sociaux des vidéos les montrant en train de conduire. Le ministère de l’Intérieur s’est empressé de rappeler jeudi qu’il était interdit pour les femmes de conduire en Arabie saoudite. « Il est connu que la conduite de voitures par les femmes est interdite dans le royaume, et nous appliquerons la loi à l’égard des personnes qui y contreviennent ou se rassemblent pour appuyer le droit des femmes », a déclaré à l’AFP le porte-parole du ministère.

 

Au Maroc, c’est au tour de Aicha Chenna de continuer à s’indigner dans la presse. La présidente de l’Association Solidarité Féminine (ASF) tire à boulets rouges sur le gouvernement, le parlement et la société. Tout le monde en prend pour son grade. Elle s’indigne contre la loi Ramid sur la Kafala, interdisant aux non-résidents au Maroc d’adopter des enfants. Elle qualifie de «passéiste» la jurisprudence 464 datant de 1983 éditée par la Cour de cassation,- cette décision stipule qu’un enfant né hors mariage ne peut être affilié à son père biologique, même si ce dernier souhaite le reconnaître et que le test ADN n’est pas islamique !- Et dénonce : « chaque jour, 24 bébés sont abandonnés au Maroc ! Après un grand effort de sensibilisation, des mamans gardent leurs bébés, mais voilà qu’on est rattrapé par la réalité. Il y a quelques semaines, une fille est recalée d’un concours professionnel car elle est née sous X… »

 

 

Dimanche 27 Octobre

La prise en charge du comédien. Chaque comédien doit se prendre en charge et prendre en charge le groupe. Faites la synthèse de la pièce et amusez-vous !

J’essaye de nouvelles choses pour le tableau 1, pour être moins statique.

 

Fatiha nous invite à diner à Taïs, à 60kms de Béjaia chez un ami à son mari, dans une résidence privée surplombant la mer. Un paysage de rêve qui nous fait oublier le long chemin que nous avons eu à parcourir pour y arriver. Nous passons une très agréable soirée, entre chants et danses et sommes heureuses de cette occasion inattendue de vivre autre chose.

 

Fatiha est originaire de la ville de Chlef, située à l’ouest d’Alger. Elle a vécu la décennie noire en Algérie. Chlef faisait en effet partie des villes où le parti du FIS (front islamique du salut) avait gagné les élections. Les djihadistes considéraient comme légitime de prendre le pouvoir. Fatiha en a gardé un souvenir traumatisant. Elle dit ne jamais oublier l’assassinat sauvage dont a été victime Ilham la coiffeuse. Elle a personnellement reçu des menaces directes de son cousin -qui s’était engagé auprès des djihadistes – quand il a su qu’elle voulait être comédienne. Elle a dû quitter Chlef pour Alger où elle a postulé comme candidate à l’institut supérieur d’art dramatique. Après une année d’études elle a pris peur et s’est réfugiée en Tunisie durant trois mois. Après quoi elle a décidé de rentrer car elle ne voulait pas perdre son année à l’école de théâtre et a considéré que sa place était auprès des siens.

Pendant le dernier tableau de la pièce où nous sommes à l’arrière scène et faisons le récit de vies de femmes, Fatiha est à ma droite et elle raconte l’histoire d’Ilham. Souvent, elle finit en pleurs. « Pourvu que ce récit fasse du bien à Ilham, et m’aide à guérir », me dit-elle.

 

Sur le chemin du retour, la lune nous offre son orange reflet qui illumine la mer. Je suis prise d’une profonde nostalgie.

 

Lundi 28 Octobre

Nous sommes à la veille du spectacle. Les amies de Meriam, Aline (d’origine libanaise vivant en Avignon) et Touba (l’amie turque), sont arrivées. Encore un filage. Réglage des lumières. Les ambiances donnent du volume au spectacle.

Inquiètes, les filles…

 

Aujourd’hui une pétition initiée par une militante kényane des droits des femmes, Nebila Abdulmelik, a recueilli plus d’un million de signatures. Cette pétition intervient après que trois hommes accusés du viol d’une adolescente kényane se sont vus infliger, pour seule punition… de débroussailler autour du commissariat! alors que la jeune adolescente serait actuellement dans un fauteuil roulant, la colonne vertébrale endommagée ! J’ai mal.

 

Mardi 29 Octobre

Nous voilà enfin au jour J. L’ouverture du festival prévue à 17h30 à la maison de la culture a été retardée par des longs discours. On démarre avec 1heure de retard.

Dès le premier tableau le public réagit bien et semble conquis. On nous avait prévenus que peu de gens comprennent l’arabe classique. Mais je pense que la dynamique différente de chaque tableau permet de capter l’attention du public. Et au final c’est le standing ovation ! Waouw ! Je ne m’attendais pas à un tel accueil ! Bon nombre du public monte à la fin du spectacle pour nous féliciter.

 

Bonne nouvelle pour mon pays : « le projet de loi permettant l’acquisition de la nationalité marocaine au conjoint étranger ayant épousé une marocaine a été adressé au gouvernement par le ministère de la Justice et des libertés, ce mardi 29 octobre à Rabat.» Une belle initiative, qui devrait permettre de faire de grandes avancées en matière de code de la nationalité et des libertés & un pas important en matière d’égalité homme-femme !

 

Mercredi 30 Octobre

Repos ! Je profite du festival pour voir une pièce libyenne. Un monodrame psychologique/métaphysique sur les tourments d’une femme. Je n’ai pas tenu le coup, je suis sortie après une demi heure de spectacle, tant le ton était alarmiste et la mise en scène de mauvais goût.

 

Il pleuviote à Béjaia, et préfère m’en aller faire un tour, en solitaire, aux environs du théâtre, pour admirer encore une fois les belles battisses du vieux Béjaia et faire mes adieux à la ville. Nous nous retrouvons plus tard avec Meriam, Aline, Suhair, Touba, Younes et York. Une tunisienne, une libanaise, une syrienne, une turque, un algérien et un allemand. Je me réjouis de cette diversité et de cette rencontre amicale et festive.

 

Jeudi 31 Octobre

Une partie des comédiens et de l’équipe a quitté Béjaia à 4h du matin pour se rendre à l’ambassade d’Allemagne à Alger pour demander le visa pour le voyage prévu pour l’Allemagne du 18 au 24 novembre prochain. Dans la matinée, on apprend qu’ils sont arrivés en retard au rendez-vous et qu’ils n’avaient pas tous les papiers nécessaires. Le problème est d’autant plus compliqué pour Ayat l’égyptienne qui risque de ne plus faire partie du voyage.

 

Vendredi 1er Novembre

En route pour Alger ! Nous traversons la Kabylie et son paysage très montagneux .Tizi Ouzou. Puis Riki qui est connue pour être une ville résistante à toute firme d’islamisation. Pendant le ramadan, les restaurants seraient ouverts toute la journée. Les bars aussi. Bon nombre des habitants se considèrent comme athées. La police ferme les yeux car les kabyles n’aiment pas recevoir d’instructions sur leur mode de vie par le pouvoir central. Quand nous nous approchons d’Alger, un peu avant Boumerdese, le paysage devient plus abrupte et les montagnes plus importantes, sorte de canyon, nommé « Palistro ». C’est là, me dit-on que se réfugiaient les djihadistes pendant la décennie noire, dans des grottes derrière les montagnes, difficiles d’accès. C’était leur quartier général. Cette région a connu beaucoup d’embuscades et de massacres. La région est toujours très surveillée et nous devons passer par plusieurs barrages de gendarmes.

Nous arrivons enfin à Alger, après 7heures de route, pour seulement 260 kms !

Nous déposons nos bagages à l’hôtel Albert 1er, situé en plein centre de la ville. Très belle construction, datant probablement des français, mais qui est hélas mal entretenue. Aujourd’hui, 1er novembre, est un jour de fête en Algérie. Cette date marque le début de la résistance algérienne à l’occupation française. « C’est le jour où a été émise la 1ère balle contre les français », me dit-on. Nous avons droit à un spectacle son et lumière sur la place face à l’hôtel, avenue Mohamed Khemisti. La projection se fait sur la façade de la poste, un monument historique d’une grande beauté.

 

Samedi 2 Novembre

Jour de notre représentation au TNA, théâtre national d’Alger. Je visite les lieux. J’aime les théâtres chargés d’histoire. De vieilles photos en noir et blanc tapissent les murs, attestant d’un lieu de vie riche de souvenirs. Je prends des photos. Sur la façade extérieure, à quelques mètres de « l’entrée des artistes », une plaque commémorative d’un évènement douloureux: « ici fut lâchement assassiné le 13 février 1995 à 13h30 Azzedine Medjoubi, homme de théâtre, directeur du Théâtre National Algérien ». Encore un artiste victime de la décennie noire.

 

Peu de communication autour de notre spectacle. Les comédiennes algériennes ont fait circuler l’information. Une centaine de personnes pour tout public. C’est un miracle, nous dit-t-on ! Bonne représentation malgré quelques soucis de toutes sortes.

Le soir nous nous retrouvons dans la chambre de Meriam, toutes nationalités confondues : Maroc, Tunisie, Algérie, Syrie, France, Espagne, Allemagne, Turquie…histoire de se rappeler que partout nous pouvons recréer le monde.

 

Dimanche 3 Novembre

Mon dernier jour de voyage. Déambuler dans la ville et achats de souvenirs. Les commerçants ne manquent pas de m’interpeller quand ils savent que je suis marocaine. Décidément le conflit entre l’Algérie et le Maroc à propos du sahara n’est pas prêt de s’apaiser. Et voilà que l’on me reproche « d’avoir brûlé le drapeau algérien… ». Certains propos sont véhéments et je me retiens parfois pour ne pas rétorquer si ce n’est de dire, avec le sourire, « méfiez-vous de ce que l’on vous rapporte ». Certains se reprennent en disant « Nous, on vous aime, c’est dommage ». Moi qui me suis souvent surprise à rêver de l’ouverture des frontières…

 

Le groupe algérien est rentré à Béjaia dans l’après midi. Ce matin ils se sont rendus à nouveau à l’ambassade d’Allemagne pour leurs visas. Réponse le 17 novembre. L’heure des séparations commence.

 

Vers 19h je me rends au cinéma El- Mouggar  pour assister à l’ouverture du 1er festival du cinéma maghrébin d’Alger. Je voudrai faire la surprise à mon amie réalisatrice Selma qui présente son long métrage « La 5ème corde », comme film d’ouverture. Au moment où elle monte sur scène présenter son film, je me glisse furtivement au premier rang et croise son regard étonné et amical.

 

Je passe la soirée avec mes amis encore présents. Nous nous retrouvons à 4, dans une chambre double, Suhair, Ayat, Meriam et moi. Suhair partage avec moi quelques photos de son parcours qu’elle a sur son facebook. Elle me montre aussi une photo de la Syrie, éventrée par les bombardements. « Voila ce qu’est devenu mon pays ». Elle partira demain matin sans nous dire au revoir. Elle n’aime pas les séparations.

 

La nostalgie de cette belle aventure me gagne, j’ai un profond sentiment de gratitude pour tous ceux qui l’ont permise. Meriam en tête qui en a été la locomotive et qui y a laissé une partie de sa santé. Mais aussi les algériens qui nous ont accueillis et qui ont rendu possible ce travail…

 

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